Programmation de l'édition 26-27

La programmation ci-dessous est présentée par Clément Colliaux.

Clément Colliaux est critique de cinéma pour la revue Critikat et pour Libération. Il œuvre en parallèle à la revue Prisme Cinéma sur la plateforme Twitch, intervient auprès de la Cinémathèque française et du Forum des images. Il collabore également avec Les Cahiers du cinéma, la Semaine de la Critique, ou les dispositifs Collège au cinéma et Lycéens et apprentis au cinéma.

CERTAINS L’AIMENT CHAUD · Billy Wilder

États-Unis - 1959 - 2h02 –-Noir et blanc

Avec Jack Lemmon, Tony Curtis, Marilyn Monroe, Joe E. Brown

©Park Circus.TOUS DROITS RÉSERVÉS.
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Billy Wilder est l’un des grands spécialistes du film noir et des comédies hollywoodiennes. Ça tombe bien : avec l’irrévérencieux Certains l’aiment chaud, il détourne le premier pour livrer un classique absolu parmi les secondes.

D’origine autrichienne, Billy Wilder figure, aux côtés de Fritz Lang ou Douglas Sirk, parmi les plus célèbres réalisateurs européens immigrés aux États-Unis. Il s’est notamment spécialisé dans deux genres emblématiques du cinéma classique hollywoodien : le film noir, avec ses héros à la morale douteuse (Assurance sur la mort, Boulevard du crépuscule) et la comédie (Sept ans de réflexion, La Garçonnière).

Certains l’aiment chaud s’amuse à croiser ces deux registres, en suivant deux musiciens de jazz pourchassés par la mafia, contraints, pour fuir avec un orchestre féminin, de… se travestir ! Le style de Wilder s’inscrit dans la continuité de celui de son modèle Ernst Lubitsch, pour qui il a signé plusieurs scénarios (La Huitième Femme de Barbe-Bleue et Ninotchka). Il repose sur une série de faux-semblants et de quiproquo, héritiers, comme la comédie hollywoodienne au sens large, de l’humour du vaudeville. Coincés entre plusieurs mensonges, Joe (Tony Curtis) et Jerry (Jack Lemmon, acteur fétiche de Wilder), rebaptisés Josephine et Daphné, doivent assurer un véritable numéro d’équilibriste et sauter d’un déguisement à l’autre pour maintenir l’illusion. Le tempo rapide, typique du genre, fait alors des merveilles pour monter en épingles des situations en forme de vases communicants (redoublés par les décors remplis de portes de couloirs et de passages dérobés) où s’entrechoquent les différentes identités des héros. 

L’une des audaces du film tient justement à sa manière de jongler entre le masculin et le féminin, et d’interroger avec humour les identités de genre. Séducteurs et menteurs, Joe et Jerry représentent d’abord une masculinité exacerbée, opposée à la féminité ingénue de Sugar (Marilyn Monroe), qu’ils vont tenter de séduire malgré leur travestissement. Le film contourne d’ailleurs ingénieusement la censure de l’époque – surnommée « code Hays » – pour figurer le désir impétueux des personnages au travers de diverses métaphores, comme le mouvement frénétique d’un train lancé à vive allure, ou la passion de Sugar pour le « sax », mot à la sonorité équivoque. Mais une fois grimés en femmes, les compères deviennent à leur tour victimes du sexisme (une main aux fesses, un prétendant insistant). Deux chemins se précisent alors, notamment lors d’un montage alterné : tandis que Joe reste fidèle à lui-même et use de toutes les ruses pour enjôler Sugar, Jerry, aux bras du millionnaire Osgood Fielding, embrasse pleinement sa féminité et y trouve une liberté qui lui permet de sortir de l’ombre de son binôme. Certains l’aiment chaud semble à cet égard très en avance sur son temps, en abordant le travestissement sans moquerie ou en figurant, quand Joe embrasse Sugar sous les traits de « Josephine », ce qui s’apparente à un baiser lesbien. La réplique finale, entrée dans l’histoire du cinéma, achève de faire tomber les barrières : quand Jerry révèle être un homme à Osgood, ce dernier se contente de hausser les épaules. « Nobody’s perfect! »

HYÈNES · Djibril Diop Mambéty

Sénégal - 1992 - 1h50 - Couleur 

Avec Mansour Diouf, Ami Diakhate, Mamadou Mahourédia Gueye, Djibril Diop Mambéty

Fable incandescente et désillusionnée sur le pouvoir de l’argent, Hyènes permet à Djibril Diop Mambéty d’explorer un territoire à la fois allégorique et historique, qui mêle poésie et portrait d’un pays en difficulté.

Bien qu’il n’ait réalisé que deux longs métrages, Touki Bouki et Hyènes, à dix-neuf ans d’intervalle, Djibril Diop Mambéty fut l’un des rares cinéastes africains du XXe siècle à connaître une notoriété internationale. Hyènes s’affirme comme un film ample, qui allie une forme baroque et éclatante à un ancrage plus naturaliste dans les paysages et la culture sénégalaise, un drame caustique sur la corruption et l’état des lieux d’un pays récemment libéré du giron colonial français. Pour cristalliser cette ambition, Diop Mambéty adapte une pièce de Friedrich Dürrenmatt, La Visite de la vieille dame (1955) : à Colobane, petite ville rongée par la pauvreté, le retour de Linguère Ramatou (Ami Diakhate), une locale ayant fait fortune à l’étranger, évoque un signe de la providence. Mais Linguère s’avère pleine de rancœur, et Hyènes bifurque vers un film de vengeance au féminin. Flouée par l’épicier Draman Drameh (Mansour Diouf), qui, avec la complicité des habitants, l’a jadis excommuniée alors qu’elle était enceinte, Linguère entend obtenir réparation, faisant miroiter ses richesses pour plier le village à ses volontés. Si le film utilise certains codes du western (il débute dans une épicerie aux airs de saloon étouffant), Hyènes dresse, contrairement aux classiques du genre, le portrait d’une communauté déchirée, qui renonce à sa boussole morale pour se réfugier derrière une figure messianique. Quand Linguère exige la mort de Draman, tout Colobane se retourne contre celui qui allait pourtant devenir son maire. L’enjeu social se double rapidement d’une portée fantasmatique, qui voit l’avidité se répandre dans la population comme un maléfice, au point que tous les habitants, envoûtés, arborent bientôt les tenues ou la coiffure de Linguère. Les animaux croisés dans le film jouent évidemment un rôle symbolique : les singes endormis laissent rapidement place aux hyènes affamées. Cela dit, Diop Mambéty nuance son jugement, notamment dans une scène où Draman voit, à la télévision, les images d’un Sénégal appauvri – si les habitants se transforment en hyènes, c’est aussi par détresse et nécessité.

Les éléphants qui ouvrent le film vont quant à eux disparaître au profit de pachydermes mécaniques : des bulldozers, qui surgissent durant les derniers plans. Car Hyènes raconte aussi, à travers un récit de vengeance, la fin d’une époque, baignée dans les traditions, et le début d’une nouvelle, dominée par le capitalisme et représentée par les biens de consommation (ventilateurs, réfrigérateurs) qui inondent Colobane. Alors que le soleil se couche sur le Sénégal d’hier, deux avenirs s’opposent, sans manichéisme : Draman préfère enterrer les fautes du passé pour maintenir la société telle qu’elle est, alors que Linguère refuse d’oublier et précipite un vent de changement. Le film gagne alors une dimension politique, interrogeant métaphoriquement le destin de l’Afrique de la fin du siècle dernier, et mélancolique. Il y a finalement bien un peu de western dans Hyènes, peinture de la fin d’une ère.

© JHR Film. TOUS DROITS RÉSERVÉS.
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LES DÉLICES DE TOKYO ·  Naomi Kawase

Japon, France, Allemagne - 2015 - 1h53 - Couleur 

Avec Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida

© Haut et Court.  TOUS DROITS RÉSERVÉS.
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En s’intéressant à la préparation minutieuse de pâtisseries alléchantes, Les Délices de Tokyo témoigne de la sensibilité de Naomi Kawase : un panthéisme qui saisit le Japon dans toute sa splendeur, sans en oublier les zones d’ombre.

Sous les cerisiers en fleur, la vie semble idyllique. Adapté d’un roman de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo inspire d’emblée le sentiment d’une douce harmonie, encouragée par un rythme alangui propice à la contemplation. Comme à son habitude, la réalisatrice embrasse la nature et les décors environnants : les saisons rythment le film et les plans épousent régulièrement les contours des arbres ou de l’architecture urbaine, renforçant une impression de plénitude. Ce cadre charmant accentue néanmoins la solitude de ceux qui ne s’y intègrent pas, réduits à une position marginale. C’est le cas des trois personnages principaux du film : Sentaro (Masatoshi Nagase), cuisinier spécialisé dans les dorayakis (une pâtisserie japonaise aux haricots rouges) et engoncé dans son petit restaurant ; Tokue (Kirin Kiki), dont les mains portent les stigmates d’une grave maladie qui lui valut d’être ostracisée ; Wakana (Kyara Uchida), une écolière timide à la mère absente.

À travers les portraits croisés de ces individus esseulés, amenés à se rencontrer dans l’échoppe de dorayakis, Les Délices de Tokyo explore aussi un Japon cloisonné, où les plus fragiles (Sentaro est alcoolique et criblé de dettes) sont mis au ban et privés de leurs aspirations. Percluse d’inégalités, notamment économiques, la société dépeinte par le film est donc le théâtre d’une forte exclusion sociale pour quiconque ne s’intègre pas dans une case normative (famille, profession, santé, âge, etc.). Sentaro, Tokue et Wakana, à l’image de l’oiseau en cage de la jeune fille, se trouvent chacun à leur manière emprisonnés. Pour briser ces barrières, Kawase invite à considérer chaque être et chaque chose comme recélant d’une richesse insoupçonnée. C’est le cas notamment dans une scène où Tokue apprend à Sentaro sa recette du an (une pâte de haricots confits) et observe avec attention l’évolution de la mixture. S’ouvrir au monde, même dans ses aspects les plus triviaux, revient alors à s’ouvrir aux autres, comme en témoigne l’amitié qui naît entre la septuagénaire et le cuisinier.

Bien qu’ils appartiennent à des générations et des milieux différents, les trois protagonistes vont progressivement se lier, jusqu’à presque former une famille de substitution. La sensibilité picturale de Kawase s’accorde ainsi avec une vision humaniste : regarder au-delà des apparences est le premier pas vers l’empathie, et ce que l’on oublie – ou préfère ne pas voir, dans le cas de Tokue et la communauté de malades – risque de dépérir et disparaître. Par exemple, le sanatorium où réside l’aînée, que l’on imagine a priori comme un lieu repoussant, ressemble en réalité à un havre de paix entouré par la forêt. De tous les personnages, Tokue, avec sa curiosité à toute épreuve et son goût du partage, s’avère probablement celui dont la réalisatrice est la plus proche : le cinéma est chez elle l’instrument impressionniste d’une recherche active de la beauté, et de sa résonance avec l’univers intérieur des personnages.

LE RÈGNE ANIMAL · Thomas Cailley

France - 2023 - 2h08 - Couleur

Avec Paul Kircher, Romain Duris, Tom Mercier, Adèle Exarchopoulos

Dossier enseignant & fiche élève bientôt disponibles

Film fantastique ou récit d’émancipation ? Deuxième long métrage de Thomas Cailley, Le Règne animal met en scène un passage à l’âge adulte en même temps que la métamorphose d’un monde voué à un avenir incertain.

Le Règne animal dégage d’abord un parfum apocalyptique : une épidémie mystérieuse, visiblement impossible à endiguer, transforme lentement certains humains en animaux. Parquées dans des centres ou en fuite dans la nature, ces « créatures » affolent la population, au point que l’armée est déployée sur le territoire. Un bouleversement de grande ampleur semble à l’horizon, ce qui dote d’emblée le film d’un sous-texte écologique. Mais Le Règne animal abrite surtout une allégorie sociale : l’hostilité d’une partie des humains face aux créatures, fondée sur la méfiance et les préjugés, reflète le racisme que subissent certaines minorités. Derrière leur apparence extraordinaire, ces êtres hybrides ne sont finalement pas si éloignés des autres personnages, et en particulier d’Émile (Paul Kircher), adolescent en conflit avec son père François (Romain Duris), qui commence à muter à son tour.

L’argument fantastique rejoint alors le canevas du « coming of age », qui suit le passage d’un héros de l’adolescence à l’âge adulte. Il n’est pas anodin qu’Émile se change en loup : sa peau couverte de poils naissants et le dérèglement de son corps gauche rappellent, de façon amplifiée, les transformations de la puberté, qui impliquent de « dompter » une nouvelle identité. La mutation et la quête d’indépendance d’Émile avancent de concert, notamment dans sa relation avec François. Le garçon s’approche du monde animal, représenté dans le film par la forêt, en même temps qu’il s’éloigne de celui de l’adolescence en rejetant l’autorité paternelle. Ce versant intime et corporel ancre Le Règne animal dans un certain réalisme, soutenu par l’emploi d’une caméra portée qui vise l’immersion, ainsi que le travail réalisé sur les prothèses et maquillages des créatures – plusieurs scènes s’apparentent même à du « body horror », rappelant par exemple la manière dont le scientifique de La Mouche (1986), célèbre film sur l’hybridation entre humain et animal, triture son corps en pleine mue.

La trajectoire du garçon va également permettre au film de déjouer l’horizon traditionnel des films catastrophes. Dans la plupart d’entre eux, la résolution de l’intrigue consiste à restaurer la situation telle qu’elle était avant l’irruption de l’élément perturbateur, de ressouder une communauté autour de la tragédie évitée. Thomas Cailley propose quant à lui, dans une révision inversée du genre, d’embrasser un changement pour conjurer un avenir mortifère. Alors que les premières rencontres avec les créatures suscitent la peur, Le Règne animal nous amène progressivement à considérer leur point de vue. Dans une scène tardive empreinte de poésie, les habitants de la forêt n’occasionnent plus d’effroi, mais inspirent au contraire une forme d’émerveillement. Le contraste entre l’ouverture et la conclusion du Règne animal résume sa dynamique singulière : le film démarre aux côtés de François et Émile bloqués dans le trafic routier, mais se termine en plein élan, sur une promesse de liberté.

© SudioCanal. TOUS DROITS RÉSERVÉS.
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© 2023 NORD-OUEST FILMS - STUDIOCANAL - FRANCE 2 CINÉMA - ARTÉMIS PRODUCTIONS
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SUR L’ADAMANT ·  Nicolas Philibert

France - 2023 - 1h49 - Couleur

Dossier enseignant & fiche élève bientôt disponibles

© © Les Films du Losange.  TOUS DROITS RÉSERVÉS.
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Lieu atypique pour personnes atypiques : le documentaire Sur l’Adamant pose sa caméra dans un centre de jour peu commun installé sur une péniche, contre-monde apaisé accueillant des patients souffrants de troubles psychiques.

 

C’est dans ce cadre insolite que Nicolas Philibert débute une trilogie, complétée par Averroès & Rosa Parks et La Machine à écrire et autres sources de tracas, consacrée aux personnes souffrant de problèmes psychiatriques. Amarré le long d’un quai de Seine, l’Adamant propose de nombreux ateliers aux concernés. Son personnel refuse autant que possible la froideur de l’institution, brouillant la frontière entre soignants et patients au profit d’un collectif uni. L’engagement du cinéaste sera le même : Nicolas Philibert pénètre un lieu, un rythme de vie, dans lequel se coule la forme du film, plutôt que d’observer à distance des « cas » cliniques. Sur l’Adamant construit une relation horizontale avec l’équipage, qui échange librement avec le cinéaste derrière la caméra, et fait de cette proximité le terreau d’une série de portraits intimes et empathiques.

L’expression artistique sera l’un de ces terrains d’entente, puisque les habitués de l’Adamant se consacrent régulièrement à la peinture, au dessin ou à la photographie. Les discussions tournent par exemple autour de Robert Doisneau, de Paris, Texas de Wim Wenders ou de La Comtesse aux pieds nus de Joseph L. Mankiewicz, de Vincent Van Gogh ou de Jim Morrison. Au fil des ateliers, l’art devient un refuge sans jugement où tous les gestes sont autorisés. La musique occupe une place particulière sur le bateau, et plusieurs morceaux interprétés par les patients scandent le film, comme si ces derniers en composaient eux-mêmes la bande-son – une autre manière d’intégrer l’équipage à la fabrication de Sur l’Adamant. Pour Nicolas Philibert, le cinéma doit être le lieu d’une mise à égalité.

Bateau toujours à flot, qui ne craint ni tempête ni avarie, l’Adamant constitue donc un décor utopique, un éco-système avec ses règles propres, un microcosme sur mesure pour ses habitants. Si la devise du ciné-club de la péniche dit « Ensemble, pour le meilleur et pour le pire », Nicolas Philibert privilégie surtout le meilleur, en repoussant la violence, subie à l’extérieur par les patients, hors de son film. Elle n’est pas occultée pour autant et resurgit fréquemment au gré des entretiens, mais seulement par la bouche des concernés, qui posent leurs propres mots sur leur situation. En définitive, tout n’est pas rose sur l’Adamant, comme le laisse présager le brouillard qui s’abat sur le bateau en fin de film : « jusqu’à quand ? » interroge un carton de texte faisant référence aux baisses de financements publics pour ce type d’initiatives. Face à cette perspective peu réjouissante, le film constitue, autant que la péniche, un cocon protecteur autour de ses personnages hauts en couleurs. Si le décor est inhabituel, c’est aussi pour que ses habitants s’y fondent sans souci : sur l’Adamant, ils trouvent un endroit où être à leur place.