Taxi Téhéran

De Jafar Panahi - Iran – 2015 – 1h26 – couleur – distribution non mentionnée par mesure de précaution / disponible en version AD et SME

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Si Jafar Panahi fait partie des pionniers de la nouvelle vague iranienne, l’évolution de son oeuvre, qui s’offre en écho aux persécutions politiques dont le cinéaste fait encore actuellement l’objet dans son pays, en fait désormais aussi le symbole d’un genre à part entière : un cinéma expérimental de la dissidence réinventant incessamment sa forme au gré des systèmes de résistance que l’auteur met en place pour tourner malgré l’interdiction des autorités. L’expérience en 2010 de la prison et une condamnation à ne pas tourner ont conduit Jafar Panahi, ces dernières années, à réaliser des objets cinématographiques aussi déroutants qu’insaisissables. Ceci n’est pas un film (2011) et Closed Curtain (2013), tournés respectivement dans le salon du cinéaste à Téhéran et dans une maison isolée au bord de la mer, étaient de véritables médiations sur l’enfermement, sur la création et sur l’acte même de filmer. Avec Taxi Téhéran, le cinéaste pousse cette réflexion encore plus loin : en s’improvisant chauffeur de taxi, Jafar Panahi revient au plaisir de filmer « quasiment » en extérieurs (la vitre de la voiture demeurant une frontière symbolique entre le cinéaste et cette ville en forme de prison à ciel ouvert) mais aussi de retrouver son pays et ses habitants dans un élan de reconquête du monde.

Le film apparaît d’autant plus lumineux et solaire qu’il répond dans son élan à la logique de claustration presque tombale des deux précédents (tournés dans des intérieurs obscurs, à l’image des rideaux fermés de la maison de Closed Curtains) et qu’il renvoie, par sa forme même, à une tradition cinématographique – celle du road-movie et plus précisément du « taxi-movie » – qui raccorde elle-même symboliquement l’auteur et sa solitude forcée à un imaginaire collectif. Mais dans son costume un peu burlesque de taximan clandestin qui ne connaît pas trop ses itinéraires, Panahi ne se contente pas d’offrir une variation pleine d’autodérision autour d’un chef-d’oeuvre du cinéma indépendant dont le héros était aussi un grand solitaire, Taxi Driver de Martin Scorsese. Par son dispositif, Taxi Téhéran convoque aussi irrémédiablement un film fondateur du cinéma iranien des années 2000, le révolutionnaire Ten d’Abbas Kiarostami – un peu comme si Panahi, dans un geste bouleversant, reprenait à celui qui l’initia au cinéma le flambeau à la fois esthétique et politique de sa modernité.

Bien qu’il demeure un objet de subversion politique d’une élégante légèreté, c’est en tant que retour au sources du cinéma que Taxi Téhéran se révèle profondément émouvant. Avec ses personnages tour à tour délicieusement truculents et fictionnels – comme les deux grands-mères aux poisson rouges – ou véritables témoins documentaires et alliés du cinéaste – comme l’avocate des droits de l’Homme Nasrin Sotoudeh, la « dame aux fleurs » – le film oscille entre gravité et fantaisie et ne rompt jamais ce fil un peu magique semant le trouble aussi bien chez le spectateur que chez les comédiens amateurs ou improvisés qui emplissent l’habitacle de la voiture reconfiguré en salon du cinéaste. C’est une manière, pour Jafar Panahi, de présenter ce voyage comme une parenthèse enchantée et comme un retour à la magie simple de filmer : derrière l’art du cinéaste à se mettre en scène dans un admirable mélange de retrait et de malice, derrière la figure merveilleuse de sa petite nièce convertie en apprentie cinéaste de substitution, derrière l’euphorie des citations cinéphiles et la prolifération des caméras qui saturent ce vrai faux huis clos, c’est à l’enfance de l’art et à l’enfance du cinéma que renvoie avant tout Taxi Téhéran. Avec une magie d’alchimiste, Panahi transforme un simple running gag (celui de l’absurdité de la notion de « film diffusable » dont les personnages débattent sans fin) ou l’éclat d’une rose placée au premier plan de son cadre de fortune en symboles de ce film-somme en forme d’attentat poétique. 

Vincent Malausa