Laura

d'Otto Preminger - États-Unis - 1944 - 1h24 - noir et blanc - avec Gene Tierney, Dana Andrews, Clifton Webb, Vincent Price, Judith Anderson

                              

Télécharger le dossier pédagogique

Télécharger la fiche élève

« Je n’oublierai jamais le week-end où Laura est morte » scande, avec toute l’emphase qui le caractérise, Waldo Lydecker, journaliste mondain et sans doute écrivain raté. La caméra d’Otto Preminger panote lentement dans son appartement, découvrant statues, bibelots, cristaux mis en vitrine et une horloge, essentielle horloge, avant de s’arrêter sur un type enchapeauté, le détective McPherson, qui lui n’est là que pour répondre à une seule question : qui a tué Laura Hunt ? Ainsi débute Laura, premier chef d’oeuvre incontestable de Preminger pourtant tourné dans la douleur et le conflit en 1944, par cette phrase et ce plan, parmi les plus décryptés de l’histoire du cinéma. Si tant de papier et de pixels ont été noircis à leur propos, c’est que l’évidence qui semble d’abord les caractériser n’en est pas une. Au contraire, tout ici est trouble, double, vaporeux sitôt qu’on s’approche de la ligne qui de loin semblait claire. Preminger, maître du sfumato (1) comme De Vinci ? Cela ne va pas de soi tant son style paraît concret ; mais tout son jeu consiste justement à faire naître du réalisme le plus strict une inquiétante étrangeté.

Sa Laura a en tous cas quelque chose de la Joconde. Tout commence (et tout finit) ainsi par le portait intemporel d’une jeune femme dont seuls les yeux nous sourient. Il en a hanté, des générations de cinéphiles et de cinéastes, ce regard (à commencer par David Lynch, dont Twin Peaks est d’une certaine façon un long remake tordu de Laura), mais pour l’heure, c’est Mark McPherson qui s’y trouve piégé. La femme du portrait ayant été assassinée d’un coup de chevrotine en plein visage, il ne reste plus d’elle que sa représentation. Une représentation,et par extension tout un monde de fauxsemblants, dans lequel le détective se plonge afin de résoudre le mystère. Et bien sûr, comme dans tout bon film noir, plus il cherche, moins il trouve. C’est qu’autour de cette brillante publicitaire, interprétée par Gene Tierney (qui jouissait déjà, à 24 ans, d’une certaine célébrité, et ne fut pas, rapporte-t-on, ravie de jouer un tableau) gravitent deux suspects aussi fuyants que des anguilles : le possessif et obséquieux Waldo Lydecker (Clifton Webb, vieille gloire du muet qui faisait là un petit come-back), et Shelby Carpenter, un falot dandy (Vincent Price, légende du cinéma d’épouvante, aux traits anguleux et inquiétants). L’enquête, qui se déroule essentiellement dans de luxueux appartements new yorkais (héritage du roman policier à la Allan Edgar Poe et Agatha Christie, autant que de l’expérience théâtrale du viennois Preminger) révèle peu à peu le tempérament émancipé de la jeune femme, les jalousies et convoitises qu’elle suscite. Et McPherson (minéral Dana Andrews), d’abord rustre et misogyne, se laisse lui-même attendrir...

Jusqu’au twist, intervenant pile à la moitié du film, qui en renverse complètement le sens. Hitchcock est fameux pour avoir tué son héroïne à la moitié de Psychose, Preminger pour l’avoir ressuscitée – ce qui, au passage, est très révélateur de leur rapport respectif aux femmes, le premier les préférant fantasmées, le second incarnées. Sortant de sa rêverie après s’être assoupi chez Laura, le détective la voit apparaître devant lui, en chair et en os, devant son propre tableau. Vertige. Dès lors, tout se rejoue, en double, tel un bégaiement. Et seul le bris des horloges, les fameuses horloges, non pas une mais deux, pourra interrompre la boucle temporelle. Chacun est alors libre de repartir à sa propre rêverie – à moins que, à bien y regarder, on n’en soit jamais vraiment sorti...

(1) Technique qui simule dans la représentation picturale la distance et le volume

Jacky Goldberg