Pickpocket

de Robert Bresson - France - 1959 - 1h15 - noir & blanc - avec Martin Lasalle, Marika Green, Jean Pélégrini, Pierre Leymarie / disponible en version AD et SME

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« Ceci n’est pas du style policier » : cette expression mythique qui ouvre Pickpocket n’a rien d’une notice ou d’une mise en garde mais redouble au contraire, à la manière d’une invocation chamanique ou d’une formule magique, le principe d’ivresse et de secret impénétrable dans lequel se tient cette fulgurante épure de l’esthétique bressonnienne. Aussi insaisissable que son héros, prestidigitateur au visage magnétique et sans tain, spectre mi-ange mi-démon échappant à toute loi morale, politique et sociale, Pickpocket est probablement le film le plus mystique de son auteur et condense tous les paradoxes de l’art bressonnien. Opaque et cristallin, prosaïque et somnambule, aride et bouleversant, raide et dansant, ce récit effeuillé en une suite de pages à mi-chemin du compte-rendu judiciaire, du journal intime et de la rêverie lunaire (le carnet de confessions d’un damné dostoïevskien saisi entre vertige et quête de rédemption) nous offre surtout le sentiment de toucher du doigt cette part de mystère incompressible qui définit le cinéma de l’auteur d’Un Condamné à mort s’est échappé

Dialoguant aussi bien avec le Camus de L’Étranger qu’avec Duras, les surréalistes, Magritte ou les jeunes loups de la Nouvelle Vague, Pickpocket est bien ce formidable objet théorique qui résonne pleinement avec une époque hantée par les notions de rupture et de modernité. Mais ce statut un peu intimidant de classique, particulièrement auprès des jeunes générations qui s’apprêtent à le découvrir, se volatilise à l’aune de sa merveilleuse formule augurale – qu’on ne se lasse pas de répéter : « ceci n’est pas du style policier ». Dans un élan de fuite et dérobement, cette expression d’un déni ramène en effet inévitablement à ce génial paradoxe : en quoi ce mélange de conte moral et de traité philosophique est-il aussi, très prosaïquement, ce à quoi il prétend échapper, c’est à dire non seulement un « policier », mais aussi le subtil prototype d’un véritable « cinéma d’action pure » ? 

La théorie de la gratuité et de l’audace qui permet à Michel, le héros, de se tenir en funambule au dessus des notions de Bien et de Mal et de glisser comme un spectre entre les structures morales, affectives et économiques qui fondent l’édifice social ne sert pas seulement de prétexte ou de couverture à la visée initiatique du récit (le cheminement laborieux qui pousse Michel vers les bras de la merveilleuse Jeanne) : elle détermine une esthétique de « la beauté du geste » qui se déploie dans le film à la manière d’un véritable ballet. Les tours extraordinaires auxquels se livrent Michel et ses complices, sidérants démons aux doigts de fées, font ainsi fusionner l’art si léger et si gracieux des pickpockets et celui, répondant à un même fantasme de prestidigitation et de dérobement, de filmeur et de monteur du cinéaste lui-même. 

Comme contaminé par cette fièvre du jeu, toute de gratuité chevaleresque et de retrait aristocratique, qui s’empare de son héros dandy, Bresson affirme ici, autant que son légendaire sens de l’épure et du dépouillement, un principe de plaisir poussé jusqu’au vertige et qui entraîne le film vers l’horizon d’une comédie musicale réduite à un simple souffle – souffle des gestes et des mouvements infinis de vitesse et de précision des pickpockets, qui suspendent le temps et réenchantent silencieusement le monde terne et vide dans lequel erre Michel. Tous les masques illusoires – muséification, aridité, pesanteur théorique, inexpressivité déroutante des acteurs – qui peuvent barrer l’accès d’un jeune public à l’univers de Bresson tombent sous le coup de ces numéros inouïs. Scandant les puissances aériennes de la mise en scène et du montage, jusque dans le regard lunatique de Michel qui évoque celui d’un chamane ou d’un hypnotiseur, Pickpocket est aussi un grand film ludique, extatique et spectaculaire qui préfigure tout un pan du cinéma d’action contemporain et ses principes – souvent dévoyés – de démonstration de virtuosité et de pure dépense esthétique.

Vincent Malausa