Petit paysan

de Hubert Charuel - France – 2017 – 1h30 – couleur avec - Swann Arlaud, Sara Giraudeau, Bouli Lanners... Précédé du court métrage Copier-Cloner de Louis Rigaud (3min)

 

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Dans le documentaire Bovines d’Emmanuel Gras (2011), le spectateur était invité à voir le monde du point de vue des vaches. Une mouche qui tournait avec insistance autour de l’animal devenait l’objet d’un suspense, un sac plastique qui volait au vent dans un pré, une envolée poétique. Dans Petit paysan, Hubert Charuel ne nous met pas à la place des vaches, mais il les filme comme rarement elles l’ont été. Les gros plans sur leur peau tachetée, sur leurs pis au bord de donner du lait ou sur leurs yeux, ici tout sauf vides, se multiplient comme autant de blasons amoureux. Car le point de vue, c‘est celui de Jean, éleveur laitier, 35 ans, 30 vaches, qui a peur qu’une maladie galopante l’oblige à tuer son cheptel. Dans le film, aucune relation n’est filmée avec autant de tendresse que celle qui lie Jean à ses vaches, véritable prolongation de la famille. Avec sa sœur ou avec sa mère, Jean se dispute. Quand il est au bowling avec ses amis, les rapports sont tout aussi houleux. Et lorsqu’il a un dîner galant, le petit paysan pense trop à ses vaches pour regarder la jolie boulangère face à lui. À l’inverse, c’est en père aimant qu’il installe sur son canapé le veau auquel il vient de donner naissance – il utilise d’ailleurs un baby phone dans l’étable pour écouter les vaches au bord d’accoucher.

Pour filmer d’aussi près et aussi bien le rapport à l’animal, il faut sans doute l’avoir connu : Hubert Charuel filme l’espace même dans lequel il a grandi et demande à sa propre famille (père, mère, grandpère, cousin) d’incarner des rôles secondaires. Face à eux, les remarquables Swann Arlaud et Sara Giraudeau – tous deux primés aux Césars – s’intègrent parfaitement à cet univers réel. En cela le film ne déroge pas à la règle du premier film français qui veut qu’un jeune réalisateur documente l’univers dans lequel il a grandi, voire fasse son autoportrait. La particularité de Petit paysan est de faire de ce monde le point de départ d’un film qui, très vite, lorgne vers le genre : plus le récit avance, plus la maladie menace – ce mal invisible aux effets foudroyants rappelle la maladie de la vache folle et prend, à l’heure du Coronavirus, une teinte très actuelle. La lumière du jour fait place à des éclairages électriques qui éloignent du naturalisme ; l’enjeu même du suspense – les vaches sont touchées une à une par la maladie – rappelle la mécanique dramatique d’un slasher(1) ; la musique dissémine une angoisse et pousse le film aux confins du fantastique, alors que le visage crispé de Swann Arlaud rappelle les grandes figures de polar acculées face à une menace sourde. Tout à son obsession, Jean regarde sur Youtube les vidéos d’un agriculteur belge qui, filmées en plein écran, viennent jusqu’à perturber la texture de l’image du film. Comme la peau de Jean qui se recouvre peu à peu de tâches rouges, le film est donc luimême contaminé par la maladie. Si Petit paysan a rencontré un beau succès lors de sa sortie en France, il ne faudrait pas n’y voir qu’une simple prime au sujet – le monde agricole attire depuis quelques années le public en nombre – car Hubert Charuel sait tout aussi bien documenter la solitude du petit paysan que faire monter la tension d’une fiction paranoïaque.

1. Le slasher (de l’anglais slasher movie), sous-genre cinématographique du film d’horreur, met systématiquement en scène les meurtres d’un tueur psychopathe, parfois défiguré ou masqué, qui élimine méthodiquement les membres d’un groupe de jeunes ou d’autres personnes, souvent à l’arme blanche.

Texte rédigé par Martin Drouot