Wendy et Lucy

de Kelly Reichardt - États-Unis – 2008 – 1h20 – couleur - avec Michelle Williams, Will Patton, Will Oldham

 

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C’est un personnage qui ne fait que passer (« I’m just passing through »,  répète Wendy), sous l’œil d’une cinéaste qui filme pour regarder passer les gens (« my films are just glimpses of people passing through » - des bribes du passage des gens, dit Kelly Reichardt). Dans la petite ville d’Oregon où se joue le film entier, Wendy ne fait que passer parce quand on est pauvre en Amérique (Reichardt a été inspirée par le désastre social causé par l’ouragan Katrina et l’incurie de l’administration Bush), il reste encore l’ultime secours du mythe national : voyager, faire confiance à la route, chercher ailleurs sinon la fortune (au crépuscule du XIXème siècle on se ruait en Alaska pour trouver de l’or), du moins la subsistance (en Alaska, Wendy espère juste un emploi, on lui a parlé d’une conserverie de poisson). Mais la promesse de voyage n’est pas tenue par le film, enlisé avec son personnage dans cette anonyme bourgade où la voiture de Wendy a rendu l’âme, et sa chienne, Lucy, disparue. Que reste-t-il alors à filmer ? L’essentiel, précisément.

Pour se représenter la grâce de ce film, le troisième de Kelly Reichardt, laquelle est l’un des plus grands cinéastes américains actuels, il faut imaginer la rencontre, en Oregon, de Jack London et Chantal Akerman. Une inspiration absolument américaine (tous les films de Reichardt, parmi lesquels on dénombre deux westerns, se demandent ce qu’il reste du grand mythe national sous la lumière du présent) en même temps que tout à fait européenne (la patience presque religieuse de son regard est délibérément anti-hollywoodienne). En quelque sorte : l’espace, corrigé par le temps. Entre l’un et l’autre, Kelly Reichardt trouve un terreau commun de réalisme. Côté américain, une tradition d’observation compassionnelle née avec la Grande Dépression : on pense aux photographies de Dorothea Lange et Walker Evans, ou aux Raisins de la Colère de John Ford, dans la deuxième séquence qui fait le portrait d’un groupe de déshérités, à la lueur fragile d’un feu de camp ; et c’est encore la Grande Dépression qui revient à l’esprit quand Wendy, sautant finalement dans un train de marchandise, embrasse pour de bon son destin de hobo. Côté européen, une morale de l’enregistrement du réel, née avec les frères Lumière et prolongée entre autre par Roberto Rossellini, dont Reichardt est une héritière revendiquée. Cette morale consiste à penser qu’il n’y a pas d’autre moyen de percer le mystère d’un personnage que de lui donner le temps d’exister dans un plan, d’ausculter patiemment ses gestes, de le regarder être - il faut le faire marcher, conseillait Rossellini, et c’est à peine si Wendy fait autre chose ici. Le drame circulaire de la jeune femme, qui la fait arpenter chaque jour les mêmes lieux minuscules dans l’espoir de retrouver la chienne, a la limpidité d’une fable (ici c’est à Vittorio de Sica que l’on pense, à son Voleur de bicyclette et à Umberto D.), mais c’est aussi un merveilleux dispositif d’observation. Admirablement incarnée par Michelle Williams, Wendy parle peu, et le film n’explique presque rien, laissant son héroïne prendre vie doucement, jamais poussée par le scénario. Le moindre personnage secondaire est regardé avec le même soin - ils sont tous incroyablement justes et vivants. Ce privilège est rare, qui donne à l’œil les moyens d’une empathie véritable, et autorisera le spectateur à dire, au sortir de ce film qui parle peu mais montre tant : Wendy existe, je l’ai rencontrée.

 

Jérôme Momcilovic