Mustang

de Deniz Gamze Ergüven - France, Allemagne, Turquie – 2015 – 1h34 – couleur - avec Güneş Nezihe Şensoy, İlayda Akdoğan, Tuğba Sunguroğlu, Elit İşcan, Doğa Zeynep Doğuşlu

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Il était une fois en Turquie, cinq jeunes princesses attendant tout de la vie, tout sauf un prince charmant. Les cours sont terminés, et l’été s’annonce radieux dans cette petite ville au bord de la mer Noire. Mais alors qu’elles rentrent à la maison, une mauvaise surprise attend les cinq soeurs : leur oncle et leur grand-mère entendent les punir pour n’avoir selon eux pas respecté la pudeur de mise. Ce n’était pourtant qu’une innocente baignade, toute habillée, pour fêter les vacances en compagnie de quelques gentils garçons, mais c’est déjà trop pour ces traditionalistes tuteurs. C’est décidé, elles ne sortiront plus, devront porter des robes « couleur merde », comme elles disent, les recouvrant des épaules aux pieds, et même, pour les aînées, se marier au plus vite. Fin de la récréation. Dans son premier long métrage, révélé à Cannes en 2015, la réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven explore la face la plus sombre de son pays d’origine. Fille d’un diplomate, elle est née en 1978 à Ankara et a passé l’essentiel de sa jeunesse à faire des allers-retours entre Paris et Istanbul (ainsi que d’autres horizons, tel Los Angeles où elle tourna son second film (Kings en 2017). Cette position transversale, cet entre-deux (voire trois) revendiqué, lui permet de porter un regard extérieur et néanmoins informé sur cette société duale, elle-même profondément tiraillée, depuis longtemps, entre modernité laïque et conservatisme religieux. Le titre résume parfaitement cette ligne de tension : cheval sauvage d’Amérique du Nord, symbole de liberté par excellence, le mustang est cependant régulièrement chassé et enfermé, sur un territoire de toujours plus réduit.

Débordant par bonheur le constat sociologique, refusant de faire de ses personnages des supports à thèse – elles sont déjà enfermées à l’intérieur, du récit, il serait triste de les enfermer également à l’extérieur –, la cinéaste s’aventure plutôt sur le territoire du conte, un conte de fée où une, Cendrillon à cinq têtes se verrait enfermée en son palais par un ogre moustachu et une mégère complice. Virgin Suicides est l’autre horizon évident de Mustang même s’il n’est pas revendiqué ouvertement par la réalisatrice. Comme dans le premier film de Sofia Coppola, la maison est une prison pour les cinq soeurs, âgées de 11 à 17 ans, et s’enfuir devient vite une obsession – à ceci près que le suicide, ici, n’est pas une option. La seconde partie fait ainsi, comme dans tout bon film de prison, la part belle aux stratégies et préparatifs d’évasion. Et la réussite de leur plan tiendra tout autant à sa précision qu’à l’énergie qui lui est consacrée. Or ce sont aussi, ça tombe bien, les qualités de la mise en scène de Deniz Gamze Ergüven. Fougueuse et délicate, celle-ci ne cesse de chercher la grâce chez les jeunes comédiennes, qu’on sent pleinement investies dans le projet, presque co-autrices de leurs personnages. Tenant le pathos à distance, portant son attention davantage sur les gestes que sur la psychologie, la caméra libère les corps plus qu’elle ne les enferme dans un discours pré-établi. Mustang porte ainsi haut l’idée que le cinéma a la capacité, si ce n’est le devoir, d’accomplir plus que la vie ; à défaut de la réparer, au moins de nous montrer comment en desserrer les fers.

Jacky Goldberg