Sur la planche

de Leïla Kilani - Maroc/France – 2011 – 1h50 – couleur avec Soufia Issami, Mouna Bahmad, Nouzha Akel, Sara Betioui

Télécharger LE DOSSIER PÉDAGOGIQUE 

Télécharger LA FICHE ÉLÈVE

Il y a quelque chose de la Rosetta des frère Dardenne chez cette combattante enragée qu’est Badia, le personnage central du film. Prête à tout (la prostitution, le vol) pour échapper à sa condition d’ouvrière dans une usine de crevettes, cette jeune marocaine de vingt ans déploie elle aussi une énergie folle et désespérée pour garder sa dignité et imprime au film son mouvement, son tempo. Son appartenance à la catégorie « bricoleuse de l’urgence » semble en faire un parfait petit soldat du réalisme social, genre parfois enclin à cantonner ses personnages à une fonction unique de révélateur des failles et violences d’un système. Les contours de l’héroïne comme ceux de la mise en scène sont certainement plus complexes que cela. Bien que filmée de très près, Badia reste fuyante. Là réside en partie la beauté du film, dans son souci constant de ne pas violer l’intimité de son personnage, dans son refus du décorticage psychologique. D’où certaines ellipses pudiques et énigmatiques qui nous feraient presque glisser du côté du fantastique. Guidés par des personnages qui ne dorment jamais, nous traversons des univers parallèles et passons de la lumière crue et déshumanisante de l’usine à l’obscurité des rues de Tanger et des maisons habitées par le désir des hommes où les femmes se glissent furtivement, comme des ombres. Il y a aussi cet autre lieu irréel, « la Zone » : consacré à l’industrie du textile, il concentre tous les fantasmes de changement de Badia et son amie Imane – condamnées au statut de « Crevettes ». Il apparaît comme un espace étrangement déserté, où les présences humaines restent furtives, dérisoires, comme absorbées par un grand vide, une force capitaliste qui les dépasse et les broie.

Ce Tanger contemporain dessine une déroutante cartographie mi-réelle et mi-mentale, un territoire fait d’impasses, de recoins qui fonctionne comme un circuit infernal. Montrer de la réalité du travail, sa part folle, hallucinée, Leïla Kilani l’avait déjà expérimenté dans son documentaire Tanger, le rêve des brûleurs sur des immigrés clandestins qui cherchent à traverser la Méditerranée. C’est en s’infiltrant dans ce monde de la nuit que la réalisatrice marocaine a pu observer, à l’aube, « ces armées d’ouvrières, (…) les hordes du “Maroc de l’intérieur » qui inspireront Sur la planche, son premier long métrage de fiction. Insaisissable, Badia impose une présence à la fois sportive, musicale et littéraire. La tournure quasiment suicidaire que prend sa rage sociale évoque celle du Martin Eden de Jack London pour qui les mots frappent comme des poings. Ici, les théories presque slammées de Badia sonnent comme des mantras. Elles racontent ses « deals » avec la réalité et font jaillir une langue moderne dure, rentrée et poétique, celle d’une singulière résistance. La caméra fait littéralement corps avec la jeune femme, son physique et ses mots. Elle accompagne plus qu’elle ne traque son rythme sec, frénétique, tout en faisant émerger de précieux détails, des regards, des gestes tendus mais aussi sensuels. La réalisatrice embrasse ainsi dans un même mouvement ce qui constitue l’un des points de tension et de contradiction de Badia, tiraillée entre l’obsession de s’extraire de sa condition – un désir de liberté qui passe paradoxalement par un enfermement plus grand du corps dans un système aliénant – et son besoin des autres. La mécanique des corps contre les sursauts du coeur. C’est lorsque le duo que Badia forme avec Imane devient un quatuor que les choses se compliquent. C’est là aussi qu’ont peut-être lieu les plus belles échappées, quand cette bande de filles au fonctionnement miraculeux et fragile parvient subrepticement à reprendre au temps, à la société, un peu de cette liberté qui leur a été volée.