MAKALA

D'Emmanuel Gras - France – 2017 – 1h36 – couleur avec Kabwita Kasongo, Lydie Kasongo

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En filmant, dans Bovines, une sorte de pastorale du point de vue animal et dans une perspective aussi ambitieuse que décalée (politique, poétique et même cosmique), Emmanuel Gras avait tenté et réussi un remarquable pari. Celui engagé par Makala, son troisième long-métrage documentaire, est beaucoup plus risqué. Le choix de tourner en Afrique et de suivre le quotidien d’un jeune vendeur de charbon de bois de République Démocratique du Congo est aussi courageux – car les images venues du continent africain demeurent rares et précieuses – que périlleux. La menace qui pèse sur le film – comment montrer l’intimité de Kabwita, son personnage principal, sans le réduire à l’état d’objet d’une forme de voyeurisme ? – engage une question esthétique et morale fondamentale du cinéma en général, mais plus particulièrement du documentaire et de son rapport direct au réel : celle de la justesse du regard et de l’équilibre qui s’instaure entre regardant et regardé, filmeur et filmé, sujet et objet.

Dès les premiers plans, sidérants, qui glissent dans les pas du jeune paysan traversant l’immensité de la plaine à la recherche de bois à couper, le cinéaste marque son territoire et laisse à Kabwita une forme d’autonomie souveraine. Loin du voyeurisme inhérent à l’esthétique du reportage en immersion (systématisé par la célèbre émission Strip-tease), la manière dont Emmanuel Gras inscrit le personnage dans cet espace, lui laisse toute marge (nulle chorégraphie ou jeu dans cette savane étale et sans limites) et fixe les enjeux du film. La position en retrait du cinéaste et le mouvement d’avancée de sa caméra, créant un effet d’hypnose accentué par le sifflement du vent qui balaye la plaine, ne manquent pas d’évoquer Elephant et Gerry de Gus Van Sant, deux films postés entre fiction et expérimentation dont la portée cosmique semble répondre en écho à l’ambition documentaire de Makala. En suivant silencieusement Kabwita, qui prend symboliquement le rôle d’un guide ou d’un initié maintenu soigneusement à distance, Emmanuel Gras prévient tout contact sacrilège (autrement dit toute possibilité d’instrumentalisation de son héros) et élève la chronique de cette  liénation quotidienne à l’ampleur d’une épopée. 

Cette pudeur et cette justesse de regard sont réaffirmées par un moment décisif : celui qui montre le jeune prolétaire stopper sa longue marche et fixer l’arbre qu’il s’apprête à abattre. La caméra délaisse alors Kabwita et opère une sorte de cérémonie autour de cet arbre séculaire filmé comme le témoin d’un autre temps et dont l’écorce épaisse et grise apparaît, en gros plan, comme la peau rugueuse et dure au mal d’un animal mythologique. C’est à cette inscription silencieuse dans le mythe que travaille Makala, qui parvient à tirer de la durée de ses plans et de la dimension odysséenne du long voyage de Kabwita une puissance d’abstraction plus proche du travail de grands cinéastes – et donc d’une quête proprement cinématographique – que de ce que les nombreux reportages télévisés consacrés à « la misère en Afrique » ont coutume de proposer. Si Makala est bien le portrait dégraissé de tout artifice d’un Sisyphe des temps modernes, s’il est aussi un acerbe pamphlet sur l’aberration d’une loi de marché écrasant tout sur son passage (avec en toile de fond l’opposition entre pureté de la nature et ville corruptrice), c’est avant tout une puissante fable métaphysique. En filmant dans le dos (et non sur le dos) de son sujet l’immensité des espaces, la force des éléments – le vent, le feu, l’eau, la terre... – et la terrassante mécanique d’absurdité qui condamne les rêves de son héros (soigner sa fille, construire une maison), Emmanuel Gras témoigne moins de l’ambition politique bien réelle de son projet que de l’extraordinaire dimension poétique de son travail de documentariste.

Vincent Malausa