Madame Hyde

de Serge Bozon - France - 2018 - 1h35 - couleur - Film soutenu par la Région Ile-de-France - avec Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia...

 

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Madame Hyde est un film que l’on ne peut pas simplement voir et entendre. Il faut l’expérimenter. Un peu comme les Méditations métaphysiques de Descartes : le lecteur ne suit la démonstration du philosophe que s’il fait, en lui-même, l’expérience proposée. Les plus belles scènes du film sont celles où Marie Géquil, timide professeure méprisée par ses élèves, fait cours, offrant à la physique et à la géométrie une représentation peu courante au cinéma.

La première fois, c’est dans un petit préfabriqué qui lui sert de laboratoire. Madame Géquil a convaincu Malik, son élève le plus insolent, de venir avec elle. Face au tableau, les deux personnages posent de la craie sur la surface verte et le plan prend vie grâce au tracé de deux points et des droites qui les joignent. La question est : quel est le plus court chemin pour aller d’un point à un autre ? Si Malik trouve immédiatement la réponse (« la ligne droite, je ne suis pas idiot »), sa professeure complique le problème en lui demandant de passer par une ligne. Pourquoi ? demande-t-il. Pour t’apprendre à réfléchir, répond-elle. Faire un chemin l’un vers l’autre oblige effectivement Mme Géquil et Malik à faire un détour, et donc à réfléchir. Plus tard, Madame Géquil s’est transformée en enseignante sûre d’elle : elle a reçu la foudre et, devenue Mme Hyde, ne suit plus aucune règle. Elle enferme une élève dans une cage de Faraday et questionne ses élèves : pourquoi leur camarade n’est-elle pas morte à l’approche de l’électricité ? Malik et un camarade commentent le phénomène électrique, habités par le goût du savoir que la professeure leur a transmis.

Elle délivre, plus profondément, l’art poétique du film : le récit, en réécrivant L’Etrange cas du Docteur Jekyll et Mr Hyde de Stevenson, échappe à son destin de drame social naturaliste. Le substrat réel (une banlieue aux tours bien reconnaissables, des élèves qui n’écoutent pas en cours) est transcendé par une stylisation qui passe aussi bien par le format du film (le 1,66/1 met en évidence les formes géométriques du lycée(1)) que par la simplicité des effets spéciaux (Hyde est visuellement le négatif de Géquil), ou encore par le jeu des acteurs (l’élocution empêchée d’Isabelle Huppert, les logorrhées de Romain Duris, le proviseur, et les yeux exorbités de José Garcia en mari au foyer). Dans cette étrange catalyse, Serge Bozon laisse infuser des touches d’humour, autant par le jeu farcesque des comédiens que par des clins d‘œil ludiques – les Géquil s’appellent Marie et Pierre, comme les Curie. Il est certain que ce mélange explosif interpellera les élèves et leur posera la question du pourquoi. On pourra leur répondre, comme Mme Géquil, comme le cinéaste : pour t’apprendre à réfléchir. Puisque la transmission brûle ici l’enseignante et son élève, elle pourrait bien finir par brûler aussi le spectateur. 

1. Le format de l’image est le ratio entre la longueur et la hauteur de l’image. Le cinéma muet était en 1,33/1 (ce qui équivaut à 4/3), ce qui donnait une image plus proche du carré. Le format le plus courant aujourd’hui est le 1,85/1, dit format américain et qui est le mieux adapté aux télévisions 16/9. Le 1,66/1 était plus utilisé en Europe dans les années 60–70 et révèle un choix esthétique fort que Serge Bozon a déjà exploré dans son film précédent (Tip Top, 2013).

Texte rédigé par Martin Drouot