L'image manquante

de Rithy Panh - Cambodge/ France - 2013 - 1h32 - couleur - avec les voix Randall Douc, Jean-Baptiste Phou

 

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Parmi tous les films que Rithy Panh a consacrés au génocide cambodgien, L’image manquante est certainement le plus personnel. C’est même à une autobiographie adolescente que nous convie ici le cinéaste à travers cette extraordinaire évocation des années qui suivent la prise du pouvoir des Khmers rouges. Mais une autobiographie qui n’est pas exactement linéaire et qui prend souvent la forme d’une méditation. Les années d’adolescence de Rithy Panh sont celles de la folie collectiviste, de l’embrigadement idéologique obligatoire, de la coupure absolue avec le monde occidental, de la militarisation de l’existence, de la dépersonnalisation programmée, des expérimentations médicales atroces, de la famine brutale et des exécutions sommaires. Une voix à la première personne les raconte par une série d’explorations et de « je me souviens » bouleversants. Les plans, eux, procèdent à un autre travail non moins systématique. Un travail qui ouvre une béance entre le texte et l’image et qui rappelle parfois le Resnais de Nuit et brouillard ou d’Hiroshima mon amour, comme si ce type de dispositif était la seule et unique manière de dévoiler, de l’intérieur, l’horreur du XXème siècle. Les images donc fonctionnent par séries : d’abord, les archives du temps d’avant les Khmers rouges, insouciantes, légères, trompeuses sans doute, mais désirables ; ensuite, les images de propagande du régime de Pol Pot, fondamentalement mensongères, destinées avant tout à cacher, à masquer plutôt qu’à montrer ; enfin, les plans mettant en scène, sur un coup de dés d’une force inégalée, des personnages en terre cuite, qui évoquent la réalité que Rithy Panh a vécue et qui sont, en même temps, bien loin de toute reconstitution.

Ces trois séries d’images s’entrechoquent, elles sont nouées entre elles sans souci de la chronologie, agencées à partir de la méditation personnelle du cinéaste qui déploie sa mémoire avec une bouleversante précision. Autobiographie, acte de mémoire, méditation donc qui se doublent très vite d’une réflexion sur les images et sur l’acte de filmer sans laquelle ce film n’aurait pas la même puissance. Le titre ne ment pas : les images manquent. Les images qui rendraient compte avec justesse de ce terrible temps évoqué par le cinéaste n’existent pas. Et c’est même cette inexistence fondamentale qui justifie nécessairement l’existence de ce film et de son dispositif très particulier. C’est ce manque qui est le carburant d’un film qui convoque en permanence les fantômes et les âmes errantes qui ont disparu corps et biens et dont il n’existe précisément aucune image. Il y a dans L’image manquante un mélange de douceur et de rage à tenter de faire revivre ce passé qui ne mourra jamais mais qui avait besoin d’un film pour ressusciter. Et dans le même temps, une manière de scruter la propagande, ses procédures et ses procédés, mise en place par le Kampuchea démocratique. Rithy Panh désigne d’ailleurs cette propagande comme du cinéma, comme une sorte d’alternative terrifiante à Hollywood. Et il s’interroge à plusieurs reprises sur la production de ces images, sur ce qui pouvait se cacher derrière, sans pouvoir donner une réponse définitive à ses questions. 

La puissance stupéfiante du film est encore renforcée par l’extraordinaire travail sonore et musical accompli par Marc Marder, complice de Rithy Panh depuis ses débuts. Ce tressage de climats et de musiques, parfois inspirées par des airs traditionnels mais le plus souvent complètement originales, achève de plonger le spectateur au coeur de la mémoire blessée de Rithy Panh. C’est à un voyage en immersion auquel nous sommes finalement conviés, un voyage terrible et littéralement inoubliable au pays des morts, un voyage salutaire au final, qui dit bien à quel point le cinéma de Rithy Panh nous est devenu absolument indispensable.

L'Image manquante - Bande Annonce