L'Île au trésor

de Guillaume Brac / France – 2018 – 1h37 – couleur – Documentaire

Pour certains cinéastes, il s’agit d’une idée à défendre ou à partager ; pour d’autres d’un homme, d’une femme, d’un enfant à filmer ; d’autres encore n’ont besoin que d’un mot, d’une phrase, d’une note de musique, d’une couleur pour se lancer dans la réalisation d’un film. Guillaume Brac, lui, part toujours d’un lieu : une station balnéaire picarde hors-saison (Un monde sans femmes), une bourgade bourguignonne sous la neige (Tonnerre), la Cité internationale à Paris (Hanne et la fête nationale, un des deux Contes de juillet) ; avec L’île au trésor, il a fait de la base de loisirs de Cergy son terrain de jeu. Le temps d’une saison estivale, il y a posé presque tous les jours sa caméra, y observant les visiteurs et le personnel.

Inaugurée en 1977 (qui est aussi, d’ailleurs, l’année de naissance du cinéaste), la base nautique a déjà fait l’objet, en 1987, d’un fameux film : L’ami de mon amie d’Eric Rohmer. Brac n’a jamais fait secret de l’influence exercée sur lui par le maître de la Nouvelle Vague, et il lui avait déjà rendu un hommage direct, en tournant l’année précédente, à Cergy, un court métrage intitulé L’amie du dimanche (associé au court métrage sus-cité dans Contes de juillet), histoire de boucler la boucle rohmérienne. Cette influence avouée, couplée à celles de Jacques Rozier et de Jean Renoir, insuffle à chacun de ses plans l’esprit du flamboyant triangle de l’épicurisme moral à la française : le goût pour la nature et les aventures buissonnières, en même temps que la lucidité sur les errements dont sont capables les humains.

Dans un geste documentaire où affleure la fiction, Brac excelle ici à filmer ses personnages, une douzaine, qui ensemble dessinent un portrait juste de la France contemporaine. On passe ainsi, avec une grande précision et maints échos poétiques, des gamins fraudeurs aux dragueurs de plage, dudit «Adonis au pédalo» au vieux prof anar’ qui regrette « le temps où c’était sauvage », de la famille de réfugiés afghans au vigile guinéen brimé dans son pays d’origine. Et on se laisse peu à peu émouvoir, à l’idée qu’un tel lieu puisse concentrer autant d’histoires ; qu’il puisse à ce point constituer une petite bulle métonymique au coeur d’un pays en constante crise d’identité, semblant ici s’oublier, un peu, le temps d’un été.

S’oublier ? Pas complètement. À la manière d’un Frederick Wiseman (immense documentariste, indépassable lorsqu’il s’agit de filmer un lieu sous toutes ses coutures et dans toute sa complexité), Guillaume Brac revient régulièrement, et malicieusement, au point de vue de l’institution : à ce directeur et son bras droit qui cherchent à réguler l’espace, à y poser caméras et clôtures, à lui imposer leur loi (mercantile) au nom de la sacro-sainte sécurité... Le film de plage, hédoniste et drôle, se double alors d’une puissante fable politique. Une ultime scène, la plus belle, vient la conclure et en cristalliser tous les sentiments contradictoires : deux enfants vus précédemment, Jolson et Michael, qui sont comme deux petits philosophes aussi fougueux que sages, se mettent à gravir une butte. C’est dur, il faut s’y reprendre à plusieurs fois, il faut que le grand aide le petit, l’encourage. Et cette butte, soudain, par la force du cinéma, devient le monde, un monde où « tout est interdit », comme s’en lamentait le petit Michael devant un panneau, mais où, précisément, si l’on veut s’en donner la peine, tout est possible.

Jacky Goldberg