La nuit du chasseur

de Charles Laughton - États-Unis - 1955 - 1h33 - noir et blanc - avec Robert Mitchum, Shelley Winters, Lillian Gish...

                             

 

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 « Le plus beau film américain du monde », disait le critique Serge Daney, à qui l’on ne saurait donner tort : La nuit du chasseur est d’une beauté sans équivalent. Beauté unique, bizarre, d’un film plein de contradictions : chimérique et cru, noyé dans l’imaginaire et à la fois obscènement vrai, tendre et sardonique, enchanté autant que désespéré. Le seul de son auteur, Charles Laughton, acteur mystérieux et anglais qui a joué Quasimodo et Maigret, prêté sa grande carrure pouponne et tragique aux films d’Hitchcock, Cecil B DeMille ou Jean Renoir, et qui réalise à 56 ans ce film voué à mettre en garde les enfants, à la manière d’un conte de Grimm, précisément parce qu’il sait la vertu des contes.

Les enfants y apprendront que la vie est un cauchemar, que le mal ne dort jamais, et que le croquemitaine (le funeste révérend Harry Powell, suintant la folie alcoolique de Robert Mitchum) n’est qu’un masque de carnaval déposé sur la saloperie bien réelle et intégrale du monde adulte. Les adultes, eux, y redeviendront des enfants, bercés dès l’entame d’un film qui cherche à endormir son spectateur (« La peur n’est qu’un mauvais rêve, alors rêve, mon petit, rêve donc… » vibre la voix de Lilian Gish, depuis les étoiles) pour le replonger dans ses premières peurs, pleines de croquemitaines et de lucidité. Les enfants sont admirables d’endurance, conclut La nuit du Chasseur en guise de morale, car il faut une endurance inouïe pour supporter la compagnie des adultes. C’est Lilian Gish qui parle de nouveau, et Laughton à travers elle - « L’histoire de La nuit du Chasseur est celle de deux enfants, de tous les enfants », dira-t-il pour introduire une édition phonographique du film. Les deux enfants s’appellent John et Pearl, ce sont deux orphelins abandonnés à la cruauté du monde par un père qui, voulant les sauver de la famine (le film se déroule pendant la Grande Dépression, nourri en cela de l’expérience de son scénariste James Agee), a commis un hold up qui l’a conduit à la potence. Le film ne leur épargne rien : l’aîné se retrouve, dans une scène terrible, à la merci du couteau de l’ogre Powell, sa tête couchée sur un billot. Et rien ne viendra les sauver sinon l’utopie d’un monde virginal et débarrassé des adultes - Laughton n’a pas donné pour rien le rôle de l’ange gardien à Lilian Gish, l’éternelle enfant-martyre des films de Griffith.

Cette cruauté est une forme d’honnêteté commune à tous les films qui, dédiés aux chagrins d’enfants (L’incompris de Luigi Comencini, A.I. de Steven Spielberg…), ont su voir l’inconsolable vérité de leurs mauvais rêves. Peut-être plus encore qu’à ses visions sublimes et effroyables (les apparitions expressionnistes de Powell, le portrait fantasmagorique d’une mère sacrifiée au fond d’une rivière), le film pourrait se résumer à cette unique image, qu’il ressasse obstinément : celle d’enfants fraîchement bordés (John et Pearl, et tous les enfants), rendus vulnérables par la nuit qui vient pour leur rappeler leur solitude. Tous les enfants, et donc tous les spectateurs, tant il est vrai, comme le rappela un jour Leos Carax dans le sillage de Daney, que « l'identification du spectateur ne peut être plus profonde qu'avec le personnage de l'orphelin, l'enfant seul dans le noir ».