Le dictateur

de Charlie Chaplin - États-Unis – 1939 – 2h00 – noir et blanc avec Charlie Chaplin, Paulette Goddard, Jack Oakie, Henry Daniell

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Comme M le maudit de Lang, Le dictateur de Charlie Chaplin est le premier film parlant du cinéaste. Cette arrivée tardive de la parole dans son oeuvre, en 1939, raconte autant sa réticence à suivre les temps nouveaux de la machine cinéma, menaçants pour un artiste du muet, qu’elle révèle la gravité avec laquelle le cinéaste prend la « chose sonore ». Le dictateur comme Les temps modernes (son précédent film, sonorisé après le tournage) témoignent de ces enjeux artistiques en les associant étroitement à des questions politiques et humanistes. La menace de disparition du personnage muet de Charlot, et sans doute à travers lui d’une certaine idée de l’humanité (inventive, imparfaite, indocile), est indissociable des grands bouleversements du 20e siècle retracés dans ces deux oeuvres charnières, on ne peut plus visionnaires : d’une part le basculement dans une industrialisation de plus en plus écrasante, de l’autre l’émergence d’un totalitarisme directement inspiré du fascisme et du nazisme dont le clairvoyant Chaplin saisit déjà toutes les atrocités. Aux grosses machines industrielles qui transforment les hommes en robots au début des Temps modernes se substitue la grosse machine de guerre qui ouvre Le dictateur et propulse l’homme dans une autre forme de folie. Ces artilleries lourdes sont indissociables d’une parole autoritaire – celle d’un patron ou d’un chef de guerre – et constituent les points de départ de ces films frères qui se concluent l’un comme l’autre sur une toute autre forme de parole, non plus une injonction mais un mouvement d’espoir, un appel au respect et à la liberté.

On pourrait dès lors résumer Le dictateur comme une bataille engagée par Chaplin pour redonner à la parole la place centrale qu’elle semble avoir perdue, celle d’une parole libre et humaniste qui nous regarde. Il y a donc un chemin à suivre qui serait celui, en grande partie satirique, formé par les états successifs de la parole et le poids donné aux mots, au sens propre comme au sens figuré : des éructations bestiales du dictateur Hynkel aux chants terrifiants entonnés par ses soldats dans le ghetto juif en passant par des divagations absurdes du tyran. Cela nous permet de saisir le terrain sur lequel le cinéaste entend attaquer et anéantir le véritable dictateur visé à travers Hynkel : la représentation. Car il ne peut échapper que le pouvoir est une affaire de mise en scène, à prendre avec tout le sérieux qu’il se doit, y compris et surtout dans ses multiples manifestations burlesques. Le film joue ici sur une drôle d’évidence, étrangement ignorée au sein même de l’intrigue, sauf à sa toute fin : la troublante ressemblance entre le barbier juif et Hynkel, tous les deux interprétés par Chaplin. Celle-ci s’appuie sur la ressemblance souvent pointée entre le Führer et Charlot. Le dictateur aurait volé à Charlot sa célèbre moustache, il fallait donc que le vagabond la lui reprenne une bonne fois pour toutes. Une affaire de postiche dont Ernst Lubitsch (To Be or Not to Be) et Quentin Tarantino (Inglorious Basterds) sauront se souvenir comme d’un véritable geste symbolique, politique, de mise à mort. Une entreprise d’anéantissement par le burlesque dont Jean Narboni livre une analyse brillante dans son essai Pourquoi les coiffeurs ? Là est aussi le génie de Chaplin, dans cet art d’articuler le rire et l’horreur, la légèreté et la gravité dans un même mouvement sans que l’un vienne contredire l’autre, bien au contraire. Souvenonsnous de ce qu’écrivait Serge Daney au sujet de Chaplin et Lubitsch : « La vraie réponse à la terreur, ce n’est pas la vertu mais le non-renoncement au plaisir ».