M le maudit

de Fritz Lang - Allemagne – 1931 – 1h45 – noir et blanc - avec Peter Lorre, Otto Wernicke, Karl Lohmann, Gustaf Gründgens

 

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Le piège, face à un film considéré comme un classique, est de le regarder comme une pièce de musée, un morceau imposant de l’Histoire du cinéma, de l’Allemagne, et l’illustration d’une analyse gravée dans le marbre. Certes M le maudit, premier film sonore de Fritz Lang, s’inscrit dans un contexte historique chargé dont il semble refléter les tensions et annoncer les tragiques conséquences. Nombre de commentateurs se sont accordés pour voir dans la pègre berlinoise, qui rivalise ici avec la police dans la traque d’un tueur de fillettes, une troublante ressemblance avec la Section d’assaut (Sturmabteilung)1. Jamais validée officiellement par Fritz Lang, cette lecture est évidemment pertinente à condition qu’elle ne ferme pas toutes les autres pistes ouvertes par le film. Le cinéaste s’en prendra plus ouvertement au nazisme dans son film suivant Le testament du docteur Mabuse, après lequel il s’empressera de quitter l’Allemagne. De quelles autres marques M porte-t-il donc les traces ? S’il est question d’une marque laissée sur l’épaule du tueur pour mieux l’identifier et le capturer, il est troublant de constater que l’esthétique de Lang ne cesse de multiplier à l’image, de manière très graphique, d’autres marques : des lignes architecturales, des ombres menaçantes, des empreintes digitales, des cercles tracés sur une carte. Ces signes semblent tous converger vers l’expression d’une fatalité plus vaste que celle liée aux meurtres. Il suffit de voir la manière dont les mères sont marquées par le poids de la misère pour comprendre qu’elles portent le fardeau d’une société qui les a condamnées à une forme d’impuissance. Ce mal court, se décline de plusieurs manières tout au long du film : impuissance de la police et de la pègre à trouver le coupable, impuissance de M à avoir prise sur les pulsions qui l’assaillent. Qui dit impuissance dit aussi volonté de contrôle. C’est autour de ces deux axes, chers au cinéaste, que le film tisse sa toile, via un montage (notamment sonore), novateur, savant et rapide, tout en jeux de correspondances et fausses continuités qui invite sans cesse le spectateur à s’interroger sur la nature des forces et motivations en jeu. 

Si M porte en lui les germes du film noir par le mélange qu’il opère entre une esthétique d’inspiration expressionniste et une approche documentaire, il n’est pas sans lien non plus avec le cinéma de science-fiction : le découpage de la ville laisse entrevoir les structures fondatrices des sociétés totalitaires souvent dénoncées par le genre (voir Métropolis). L’architecture est un révélateur politique. Lang, grand maître de l’espace, ne cesse de le rappeler en dessinant ici les plans d’une inquiétante société de surveillance. Miroir tendu à son époque, M est aussi bel et bien ancré dans notre présent, faisant preuve d’un sens assez vertigineux de l’anticipation. En témoigne son lien avec deux films contemporains, Minority Report de Steven Spielberg, thriller paranoïaque situé dans un futur proche où les criminels sont arrêtés avant de passer à l’acte, et The Social Network de David Fincher (qui cite d’ailleurs directement Lang) sur la création de Facebook. Tous les enjeux de M sont solubles dans ces mondes modernes programmés, ces systèmes de surveillance où règne une terrifiante volonté de contrôle. Avant même l’arrivée des écrans et d’internet, il est déjà question ici de l’extension d’une toile, de vitesse de propagation, de contamination d’une foule et d’un réseau. M va tellement vite qu’il (r)attrape largement des enjeux majeurs de notre époque, dans le fond comme dans la forme.

1. Organisation paramilitaire ayant contribué à l’accès de Hitler au pouvoir en faisant régner sur l’Allemagne un climat de terreur.