La Leçon de piano

de Jane Campion - Nouvelle-Zélande, Australie – 1993 – 2h01 – couleur - avec Holly Hunter, Harvey Keitel, Sam Neill...

 

 

Jane Campion était en 1993 et est toujours à ce jour la seule femme à avoir jamais reçu la Palme d’or au Festival de Cannes (1). Au-delà du symbole, c’est à juste titre que le féminisme d’aujourd’hui lui rend hommage (2) : La Leçon de piano est bel et bien le récit de l’émancipation d’une femme.

Au XIXème siècle, Ada, muette, débarque d’Écosse avec sa fille de neuf ans, Flora, dans le bush néozélandais pour épouser Stewart, un propriétaire terrien qu’elle n’a jamais rencontré – un « mâle blanc dominant » plus vrai que nature. Sur la plage déchainée, Stewart commente le physique de sa future épouse qu’il trouve « petite » et « chétive ». Quand il demande à Baines, un original venu d’Angleterre, comment il la trouve, celui-ci lui répond sobrement qu’elle a l’air « fatiguée ». Dès cette première rencontre, tout est dit du regard des deux hommes : pour Stewart, Ada sera un objet, pour Baines un sujet. Stewart traite d’ailleurs de la même façon les Maoris qui finiront, moins naïfs qu’il n’y paraît, par lui reprocher de les infantiliser. Le colon, pour qui tout est objet d’un possible troc, ne cesse tout au long du récit d’acheter des lopins de terre, agrandissant un terrain marécageux, le seul qu’il peut posséder. Car l’autre territoire, celui qu’il n’a pas voulu voir d’abord, c’est Ada, dont Baines, lui, parvient à monnayer le corps : une touche de piano contre un vêtement enlevé, contre un effleurement autorisé... La « leçon de piano » du titre français (3) devient apprentissage de la sensualité : c’est le trou d’un collant dans lequel on glisse le doigt, Baines nu qui dépoussière/caresse le piano avec sa chemise, ou encore la main d’Ada qui descend le long du dos d’un Stewart interloqué. Campion déplace ici l’érotisme attendu : regard féminin, peut-être, regard de grande cinéaste, à n’en pas douter. La cabane où trône le piano devient le centre de toutes les passions – celle charnelle d’Ada et de Baines, mais aussi la jalousie de Stewart et celle, plus inattendue, de Flora. Un lieu-monde, où tout est dedans et dehors à la fois. Dans ce renversement, les paysages deviennent intérieurs – la mer en furie, la boue grouillante, et la forêt pleine de racines entrelacées.

D’un côté la nature, de l’autre la culture. Barnes l’homme sensuel qui ne sait pas lire et Stewart le marchand qui ne sait pas aimer. Et entre les deux, Ada, à la fois sauvage et cultivée, muette et musicienne. Derrière cette dialectique, un humour latent éloigne le film de tout didactisme. Dès le début, sur la plage, Stewart est singé par les Maoris. Plus tard, il observe les ébats dont il est exclu et un plan s’attarde sur le chien qui vient lui lécher la main. Le film d’époque victorien prend les allures d’une farce. Le plus grand décalage tient au regard de Flora, traductrice des émotions de sa mère. Les visages d’Ada et de sa fille sont souvent filmés l’un derrière l’autre, soulignant l’effet de dédoublement : Flora est une véritable miniature d’Ada, et Anna Paquin ressemble comme deux gouttes d’eau à Holly Hunter. Ce personnage complexe d’enfant réinvente sans cesse le réel, se faisant elle-même conteuse – la fable sur la perte de la voix de sa mère. Flora fait ainsi plus que compléter le trio désaccordé du film : elle est peut-être même in fine le personnage le plus proche d’une réalisatrice qui contemple les passions humaines depuis la folie douce et ludique de l’enfance.

1. Du moins au terme de la compétition car Agnès Varda en a reçu une elle aussi mais honorifique.
2. Avec le Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma en a proposé récemment une réécriture toute personnelle, avec la peinture en lieu et place de la musique.
3. Le sobre titre originel, The Piano, s’il est plus terre-à-terre, prend une autre dimension au cours du récit : l’instrument est bien plus qu’un objet de transition puisque qu’il est la voix et l’âme d’Ada.

Texte rédigé par Martin Drouot