Johnny Guitare

de Nicholas Ray - États-Unis - 1954 - 1h48 - couleur - avec Joan Crowford, Sterling Hayden, Mercedes McCambridge...

 

Télécharger le dossier pédagogique

Télécharger la fiche élève

Johnny : Tell me something nice. (Dis-moi quelque chose de gentil)
Vienna : Sure, what do you want to hear ? (Bien sûr, que veux-tu entendre ?)
Johnny : Lie to me. Tell me all these years you’ve waited. Tell me. (Mens-moi. Dis-moi que toutes ces années tu m’as attendu. Dis-le moi.)
Vienna : All those years I’ve waited. (Toutes ces années, je t’ai attendu.)
Johnny : Tell me you’d have died if I hadn’t come back. (Dis-moi que tu serais morte si je n’étais pas revenu.)
Vienna : I would have died if you hadn’t come back. (Je serais morte si tu n’étais pas revenu.)
Johnny : Tell me you still love me like I love you. (Dis-moi que tu m’aimes toujours comme je t’aime.)
Vienna : I still love you like you love me. (Je t’aime toujours comme tu m’aimes.)

S’il faut attendre les dernières minutes du film, pour entendre la voix de Peggy Lee entonner la chanson titre, tous les dialogues sont beaux comme des lyrics, des paroles de chanson. N’est-ce pas un duo que récitent Johnny et Vienna dans l’une des plus belles scènes du film – et l’une des plus connues de l’Histoire du cinéma ? (1) Les personnages ne s’appellent pas Johnny Guitare, Dancing Kid et Vienna – cette capitale européenne de la musique – pour rien. Tenancière d’un saloon, Vienna embauche Johnny, un homme qu’elle a connu autrefois. Ensemble, ils affrontent la haine d’Emma qui veut autant venger la mort de son frère que protéger son territoire des futurs colons attendus par Vienna. Sous ses airs de western, le film de Nicholas Ray est bel et bien un mélodrame, une histoire d’amour digne d’un opéra classique. Avant la musicalité des mots, ce sont les couleurs qui sautent aux yeux des spectateurs. Si le film commence par une explosion de terre qui s’étend sur les paysages, c’est pour mieux faire ressortir les tenues de l’héroïne. Dès sa première apparition, un ruban bleu ciel semble dire son inadéquation à ce monde. Le soir, illuminée par le retour de Johnny, Vienna apparaît en robe d’un rouge scintillant, couleur qui devient la ligne secrète du film, comme une idée qui passe de personnage en personnage – geste que Nicholas Ray poursuivra deux ans plus tard dans La Fureur de vivre avec le blouson écarlate de James Dean. Dès le lendemain, Vienna porte un foulard rouge, puis quand elle se pare d’une magnifique robe blanche, ce sont les autres autour d’elle qui se tachent de sang. Il faudra que Vienna traverse une mine abandonnée pour regagner ses couleurs, chemise rouge, pantalon bleu. Si Ray compose ses films en peintre, son esthétisme n’a rien de gratuit.

Le film pervertit de l’intérieur le genre en apparence le moins féminin en donnant à Vienna et Emma les rôles des deux cowboys qui se menacent, se battent en duel, commandent leur bande et cachent leurs sentiments. À l’inverse, Johnny reprend le rôle classique de l’héroïne jalouse, questionnant Vienna sur ses années sans lui. François Truffaut aimait voir en Johnny Guitare un remake caché de La Belle et la Bête avec Sterling Harden dans le rôle de la Belle qui retrouve la Bête Joan Crawford dans son château / saloon.

Tourné en plein maccarthisme, Johnny Guitare se lit aussi comme une parabole politique, et la couleur rouge s’enrichit d’une nouvelle signification. En effet, Vienna rêve d’accueillir de nouveaux arrivants, distribue son argent équitablement entre ses employés et est persécutée telle une sorcière par la bande d’Emma – le feu vient par deux fois la menacer. Héroïne de mélodrame, cowgirl virile ou sorcière communiste, Vienna est tout cela à la fois. Si l’histoire retiendra du tournage la cruauté de Joan Crawford envers ses partenaires, l’actrice trouve peut-être en Vienna le rôle de sa vie. Sur son visage de fer, chaque regard est une plaie ouverte.

(1). Cette scène de retrouvailles sera citée, rejouée comme un tube, aussi bien par
Jean-Luc Godard dans ses Histoires du cinéma (1988–1998) que par Pedro
Almodovar dans Femmes au bord de la crise de nerf (1988) dans lequel
l’héroïne, doubleuse de cinéma quittée par son amant, récite les mots qu’elle
aimerait entendre.

Texte rédigé par Martin Drouot