The Big Lebowski

de Joel et Ethan Coen - États-Unis – 1998 – 1h59 – couleur avec - Jeff Bridges, Julianne Moore, John Goodman...

 

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Un film culte n’est pas forcément celui qui rencontre son public à sa sortie, mais c’est un film qui, comme The Big Lebowski, crée un monde que le spectateur aime revisiter et dont il transmet les clefs à d’autres spectateurs, qui deviennent toujours plus nombreux au fil des années. Le septième film des frères Coen est un monde en soi. S’il débute par une référence au Koweït et que le nom de Saddam Hussein y est prononcé, il fait le portrait de son époque non pas tant par son univers assez peu réaliste que par son regard, un jeu de déconstruction cher aux années 1990. Le film a plusieurs points communs avec Pulp Fiction (1994), mais là où le film de Quentin Tarantino était empreint de catholicisme – on y croyait aux miracles – et d’ironie, le film des frères Coen cultive l’humour juif et le sens de l’absurde.

Absurde, l’intrigue l’est indéniablement et de bout en bout. Elle est un traité d’anti scénario : Dude, anti-héros à la virilité low cost, veut peu, ne résiste jamais et apprend encore moins. Rien dans le récit n’y est nécessaire : Walter, le meilleur ami, obsédé par le Vietnam ; Maud, une fille de milliardaire qui fait de l’art de façon un peu particulière ; Jesus, un joueur de bowling qui s’habille en tenue flashy... Chaque pièce pourrait être enlevée sans que cela ne change rien au puzzle. Si le film utilise des ingrédients du film noir – un enlèvement, une mallette échangée, une femme fatale – on finit par oublier l’enjeu policier : retrouver une jeune épouse qui s’est peut-être enlevée elle-même, et n’a peut-être pas été enlevée du tout. Le suspense est minimal et l’enquête est le fruit de hasards qui s’enchainent comme autant de dominos se faisant tomber les uns les autres. Comment Dude retrouve-t-il celui qui lui a volé sa voiture ? En trouvant une copie scolaire oubliée dans le pli du siège avant... Comment trouve-t-il la dite preuve ? En fumant un joint qu’il fait tomber, manquant de se brûler l’entrejambe... Rarement récit aura autant utilisé la décontraction éhontée d’un personnage comme principal moteur. Plus rien n’a d’importance, et la mort semble n’être qu’un coup de vent qui passe sur le visage.

A force de ne rien raconter pourtant, le film finit par faire sens. De péripétie en péripétie, il se remplit de numéros d’acteurs qui semblent sa raison d’être – ou ne pas être. De Jeff Bridges à John Goodman, de Julianne Moore à John Turturro, de Steve Buscemi à Ben Gazzara, chacun offre de purs moments de jeu, dans un présent brut détaché des aléas du récit. Le film serait-il donc à sa manière épicurien ? Tous les personnages qui quittent leur « jardin » finissent par perdre un peu d’eux-mêmes : un orteil, une oreille ou la vie. Dude lui-même n’est pas loin d’être castré pour avoir accepté cette mission qui le fait un peu trop sortir de chez lui. Le monde n’est définitivement pas accueillant, et The Big Lebowski se révèle in fine une violente critique de la bêtise de son époque. Car ici tout est faux, de la richesse du milliardaire au kidnapping des trois Allemands nihilistes, en passant par le judaïsme de Walter. Dans un Los Angeles qui voue un culte à la pornographie triste et à l’argent facile, c’est peut-être finalement la paresse éhontée de Dude qui est la seule attitude raisonnable : il n’y a plus qu’à se laisser planer avec lui au-dessus des rues de L.A. en attendant la prochaine partie de bowling.

Texte rédigé par Martin Drouot