La bataille de Solférino

de Justine Triet - Film régional

de Justine Triet / France – 2013 – 1h34 – couleur
avec Laetitia Dosch, Vincent Macaigne, Arthur Harari, Virgil Vernier


S’il fallait résumer le scénario de La bataille de Solférino en une phrase, nous pourrions écrire qu’il s’agit d’une longue scène de ménage d’une journée. Mais ce serait peu dire du film, cette trame simple étant d’abord le prétexte à une expérience cinématographique. Cela devient plus intéressant si l’on précise que la journée en question est le 6 mai 2012, jour de l’élection de François Hollande à la présidence de la République. Ce qui intéresse Justine Triet est moins la dimension politique de cet événement que l’effervescence qu’il génère dans Paris, et en particulier dans cette rue de Solférino (siège du parti socialiste) où se déroule la partie centrale du film. L’enjeu était de tourner le jour même pour frotter la fiction à cette réalité et mêler les personnages à la foule. Jouer ainsi sur la rencontre du documentaire et de la fiction n’est pas une idée nouvelle, mais ce procédé créé à chaque fois une vérité particulière, aussi unique que l’événement filmé. L’émotion naît de la certitude que ce que nous voyons sur l’écran n’est pas fabriqué de toutes pièces mais s’est coulé dans une réalité plus vaste, et que cela ne pouvait avoir lieu qu’une seule fois. Un film, quel qu’il soit, est modelé par les circonstances dans lesquelles il a été tourné, et ce sentiment n’est jamais aussi fort que lorsque le réalisateur, les acteurs et les techniciens sont plongés dans une réalité à laquelle ils doivent s’adapter, jusqu’à interagir avec elle. Ainsi, les moments les plus justes de La bataille de Solférino sont ceux où le tournage semble littéralement bousculé par la foule.

« Tout l’enjeu du film est qu’on ait la sensation exacte d’aller-retour entre l’histoire intime et ce qu’il se passe dans cette journée », explique Justine Triet. Et cela se traduit par une constante confusion entre la sphère privée et la sphère publique. Dans la première partie, l’appartement de Laetitia (Laetitia Dosch) semble un lieu de passage plus que d’habitation. Tout le monde le traverse, y compris celui auquel on interdit l’entrée. Dans la seconde partie, la rue devient le lieu où se prolonge la scène de ménage, où l’on joue devant des inconnus ce qui reste habituellement dans la sphère privée. Dans la troisième partie, la tempête se calme et le film se resserre sur l’intime, mais des allers-retours entre la rue et l’appartement maintiennent ce sentiment que les deux espaces se prolongent. Le caractère et le métier des deux personnages principaux participent à ce mélange de l’intime et du public : Vincent (Vincent Macaigne) est théâtral dans sa façon de vouloir sans cesse s’expliquer à voix haute et en prenant toujours les autres à témoin ; Laetitia est journaliste de télévision, elle doit donc être à la fois un témoin de la réalité et jouer un rôle devant la caméra. Le jeu entre le documentaire et la fiction est également plus complexe et ambigu qu’il n’y paraît. En effet, l’événement que nous montre la partie documentaire (la foule qui attend les résultats de l’élection) n’a-t-il pas comme principale raison d’être la présence des caméras de télévision ? La cinéaste va même jusqu’à réaliser un micro-trottoir en mêlant faux et vrais témoins. D’un autre côté, les personnages de fiction sont directement inspirés par les acteurs et ceux-ci donnent beaucoup d’eux-mêmes, au point que l’on peut se demander s’ils ne sont finalement pas plus vrais et sincères que la foule qui participe au jeu médiatique.

Qu’il enthousiasme ou dérange (le film provoqua à sa sortie des réactions passionnées), La bataille de Solférino a donc le mérite de soulever des questions tout à fait contemporaines sur les frontières de plus en plus floues entre le privé et le public, et entre le cinéma et la télévision.

Marcos Uzal