Raging Bull

de Martin Scorsese - Etats-Unis - 1981 - 2h10 - couleur, noir & blanc avec Robert De Niro, Cathy Moriarty, Joe Pesci et Franck Vincent

 

New York, 1964. « Je me souviens de chaque chute, chaque crochet, chaque coup ». Jake LaMotta c’estRobert De Niro, gueule cassée de l’ancien boxeur qui a tout connu : la grandeur et la décadence. Jake a maintenant raccroché et nous le rencontrons dans une loge de théâtre. « Je préfère être acclamé quand c’est Shakespeare que vous m’entendez réciter.» dit-il. Mais à qui ? À des journalistes curieux de sa reconversion ? À nous, spectateurs·trices ? Ou bien à lui-même ? En un raccord, Martin Scorsese nous catapulte en 1941, éclipsant les traits bouffis de Jake pour révéler son visage perlant de sueur tandis que sa voix confesse « that’s entertainment ! ». Sur les planches ou au milieu du ring, Jake est un performeur. Pas un hasard si les séquences de combat de Raging Bull sont si brèves, si saccadées. À l’inverse d’autres films de boxe – de Rocky qui ressuscita le genre dans les années 70 à Million Dollar Baby – jouant du suspens d’une supposée victoire, les séquences de combat chez Scorsese sont comme vidées de leur substance. Elles apparaissent comme des rêves ou cauchemars éveillés, que la lumière tranchante et elliptique des flashs des photographes découpe en une succession de plans : cibler les corps des sportifs, ces corps martyrisés qui, chez Scorsese, revêtent, forcément, quelque chose de christique. Ces scènes, nimbées d’une sorte d’irréalité (renforcée par le noir et blanc) mêlée à la précision d’une caméra immersive, sont comme des expérimentations et racontent quelque chose de la frénésie d’une « société du spectacle ». Raging Bull est un film qui se regarde en arrière : c’est l’histoire d’un loser qui nous invite à contempler le triste spectacle de sa vie ; à le regarder sans l’hédonisme d’un Henry Van Cleve, séducteur invétéré du Ciel peut attendre (1943) d’Ernst Lubitsch qui, arrivé aux portes de l’enfer, se remémorait les moments de sa merveilleuse existence. Jake LaMotta n’a pas cette flamboyance, c’est un ours mal léché ne sachant rien faire d’autre qu’utiliser ses poings. Si tout ce qui concerne l’entrainement physique lié à la boxe est quasiment éclipsé ici (le film a d’ailleurs été porté au départ par De Niro face à un Scorsese peu intéressé par ce sport), c’est que le coeur battant de Raging Bull est au-delà. Jake n’est
pas très loin des personnages torturés qui ont forgé le mythe De Niro : de l’ultra-violent Travis de Taxi Driver (1976) en passant par le vétéran du Voyage au bout de l’enfer (1978) de Michael Cimino. Personnage hanté, Jake l’est par la simple pensée que sa femme Vickie LaMotta (Cathy Moriarty), beauté incandescente, puisse le tromper. « You fuck my wife ?! » est évidemment la ritournelle, depuis parodiée jusqu’à l’ironie, de Raging Bull. Mais on aurait tort de la prendre à la légère. Elle formalise la folie d’un homme et d’une masculinité malade éprise d’une virilité assommante qui enferme celui qui la porte – comme un lion dans sa cage, un boxeur sur le ring. Ne nous y trompons pas : Raging Bull, comme Les affranchis (1990) ou Casino (1995), n’est pas une ode à ceux qui montrent les dents et gonflent le torse. C’est le constat amer d’une vie saccagée et la trajectoire pour s’en libérer. Ainsi, Raging Bull s’achève-t-il sur ce par quoi il avait commencé : Jake, dans les coulisses. Face à son miroir il se regarde enfin et répète « I’m the boss ! » – comme avant lui Travis dans Taxi Driver et son « You talking to me ?! ». Puis, carton noir et ces quelques lignes issues du Nouveau Testament : « Je sais que j’étais aveugle et que maintenant je vois. »

Texte rédigé par Marilou Duponchel