Femmes au bord de la crise de nerfs

de Pedro Almodovar - Espagne - 1989 - 1h40 - couleur - avec Carmen Maura, Antonio Banderas, Rossy de Palma, Maria Barranco et Julieta Serrano

 

« Le mambo, c’est ce qui va le mieux avec cette déco » lance le chauffeur de taxi engagé dans une course commandée par Pepa (Carmen Maura) pour suivre la femme de son amant (Julieta Serrano). Son taxi est aussi « décalé » (couleur, alcool et fantaisies) que la banane peroxydée qui lui sert de cheveux. Dans cette petite boîte de nuit ambulante, dans cette phrase apparemment anodine, c’est la musique du cinéma de Pedro Almodóvar qui résonne, celle d’un chaos – organisé – qui fut aussi au début des années 80 le cri de ralliement de la Movida. Femmes au bord de la crise de nerfs, neuf ans après la naissance de ce mouvement culturel, ne raconte que ça : le « pétage de câble généralisé » et la nécessité de liberté pour plusieurs femmes et un homme (Antonio Banderas) regroupés dans l’appartement de Pepa, que le cinéaste espagnol filme comme une maison de poupée ou bien comme la scène à ciel ouvert d’un vaudeville prêt à exploser (un esprit proche de The Party 1). Le chaos, indissociable du cinéma de Pedro Almodóvar, prend ici des airs d’arche de Noé : une évocation biblique comme une manière pour lui de refonder la société en reprenant ce mythe. Après l’agitation des premiers films, il se fait harmonie : les motifs kitsch et les couleurs épousent les états agités des personnages et c’est comme s’ils rééquilibraient les choses du monde. Adapté librement de La voix humaine la pièce de Jean Cocteau (1929), oeuvre déjà citée dans son film La loi du désir (1987), ce septième long métrage marque le premier grand succès public et critique d’Almodóvar, comme s’il y avait définitivement trouvé son style, glissé légèrement de l’underground vers un cinéma auteuriste et populaire. Avec Femmes au bord... Almodóvar conserve intacts sa verve, son esprit de gosse joyeux et turbulent
et sa modernité biberonnée au pop art de Warhol et à tout un héritage du cinéma américain de Donen, Wilder, Hitchcock au fétichisme kitsch d’un John Waters). Il y fait preuve à nouveau de son art du portrait choral, manifeste dès son premier long métrage, le brulot punk Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (1980), dans une intrigue farfelue où se mêlent jeux de tromperies et menace d’un attentat terroriste chiite. Un art du portrait qu’Almodóvar n’aura eu de cesse de conjuguer au féminin pour en devenir l’une des figures les plus douées de son époque. Le générique de Femmes au bord... s’ouvre d’ailleurs sur des images de femmes, ou plutôt de bouts de femmes morcelées (jambes, mains, yeux…) tirés de magazines, comme ces photos que les adolescents collent sur les murs de leurs chambres. Si Almodóvar les découpe ainsi ce n’est pas pour les tuer comme le ferait un Alfred Hitchcock, mais bien pour célébrer chaque parcelle de leur peau – là encore il s’agit de fabriquer ses mythes, de célébrer ses propres icônes. Femmes au bord... se lit alors comme l’histoire du passage d’un état de papier, d’un état mort (la première fois que nous voyons Carmen Maura, elle est allongée sur son canapé, inerte, le visage recouvert par ses cheveux) de ces femmes longtemps faites objets (par le cinéma, la publicité…) à un triomphal retour à la vie. Comme si Pepa, actrice de seconde zone et de doublage, meurtrie par un douloureux chagrin d’amour et l’attente insupportable d’une réponse, trouvait enfin sa propre voix dans un monde sans hommes.

Texte rédigé par Marilou Duponchel