J'ai perdu mon corps

de Jérémy Clapin - France – 2019 – 1h21 – couleur – film soutenu par la Région Île-de-France - disponible en version AD et SME

 

 

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 À quoi rêve la main ? Ce fut la question d’un film pionnier, dont on dit qu’il inventa le « cinéma d’animation ». Dans Fantasmagorie, en 1908, Émile Cohl commence par filmer une main, la sienne, coupée par le cadre où elle agite un crayon, traçant d’abord une ligne puis un personnage entier. Alors le personnage s’anime, et la main coupée prend congé : elle a fait naître un monde. Il est beau que J’ai perdu mon corps, ce film d’animation français au succès inhabituel (Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes en 2019, parmi une sélection de films en prises de vue réelles), soit d’abord l’histoire d’une main qui pense - et celle de ces pensées. Cette main rêveuse et triste a été coupée pour de bon, par la fait d’un accident, et ses pensées vont à son propriétaire, Naoufel, dont elle essaie de retrouver la trace en traversant la ville, ses routes, ses toits, ses égouts. L’accident ne sera révélé qu’à la fin de l’odyssée ; en attendant, le film fourrage dans les pensées de la main, d’où il ramène une vie elle-même déjà mutilée. Naoufel aurait dû devenir pianiste ou cosmonaute mais la mort précoce de ses parents, aisés et aimants, l’a jeté dans l’existence sans plus aucun atout : ahuri, lunaire et plein de regrets, regardé de haut ou pas regardé du tout, et en plus de cela, amoureux maladroit, fatalement déçu.

La main égarée joue, à cet égard, tout son rôle de métaphore. Bien avant son accident Naoufel était déjà sans maîtrise, sans prise sur sa vie - un peu manchot. Mais ce n’est pas le seul rôle de la main, qui est non seulement un authentique personnage, mais aussi l’indice astucieux d’un programme esthétique. Comme personnage, elle est un parent mélancolique de celles, meurtrières, rêvées par Maurice Renard (Les Mains d’Orlac, maintes fois adapté au cinéma), Maupassant (La Main d’écorché) ou Sam Raimi (Evil Dead 2), et le film ne se prive pas, dans les scènes éblouissantes qui voient la main sans corps affronter le peuple grouillant des rats et des pigeons (lesquelles scènes ont demandé une élaboration complexe, mêlant divers procédés d’animation), de suivre une semblable inspiration gothique. Elle désigne aussi un programme esthétique, à plusieurs titres, et d’abord en vertu d’une belle idée, qui est que les souvenirs ici reviennent à hauteur de main, et donc par le toucher, si bien que le film se déploie comme un long ruban d’expériences tactiles, rappelant combien la sensualité n’est pas le privilège des seuls films en prises de vues réelles.

Ce mérite évident du film de Jérémy Clapin est en vérité la pointe d’une étonnante audace théorique. Car en venant rappeler que le cinéma (fût-il « d’animation ») donne à toucher avec les yeux, J’ai perdu mon corps signale opportunément que c’est là l’affaire du montage, c’est-à-dire du raccord. La complexe architecture narrative du film y trouve un précieux outil, chaque fois que l’expérience sensible de la main passe le relais aux courants de la mémoire. C’est le corps du film, de tout film, qui se révèle alors pour ce qu’il est : une somme de morceaux qui ne tiennent qu’à la faveur de ces petites sutures par où passent le sens et l’émotion - un corps démembré qui, magiquement, s’anime. À cet égard la main coupée de Jérémy Clapin est, bien plus que de celles d’Orlac, l’héritière authentique d’une autre main morte et vivante à la fois, peut-être la plus belle de toute l’histoire du cinéma : celle de Boris Karlov sous les traits de Frankenstein, la créature-cinéma par excellence.

Jérôme Momcilovic