Bled Number One
Bled Number One de Rabah Ameur-Zaïmeche France, 2006, couleur, 1h42 Avec Rabah Ameur-Zaïmeche, Meriem Serbah, Abel Jafri, Ramzy Bedia… Il y a une apparente continuité narrative entre les deux premiers films de Rabah Ameur-Zaïmeche, Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2002) et Bled Number One (2006). Une continuité paradoxale, notée dès le titre du second, avec son « Number One », puisque dans le premier, le protagoniste retrouve, après avoir été expulsé de France en Kabylie à sa sortie de prison, la banlieue parisienne de son adolescence, transformée dans l’intervalle de cet exil et que le deuxième évoque son séjour en Algérie. Cela dit sur le même ton de la chronique familière, le personnage central étant dans les deux cas joué par Rabah Ameur-Zaïmeche lui-même. Mais là n’est pas l’essentiel : du premier film au second, le regard sur le monde, décalé, change. Ainsi le héros de Bled Number One est perdu en Algérie, débarquant en taxi dans son village comme il l’avait été dans Wesh Wesh apercevant de la route les tours de sa cité. Il retrouve ses amis de jeunesse, les packs de bière, les longues conversations sur la terrasse, où il devient « Kamel la France », héros d’aventures au delà des mers, mais lorsque, dans la paix d’une campagne sèche, sous les oliviers on égorge un jeune taureau, sang giclant, souffle rauque de la trachée ouverte, pour le sacrifice de la Zerda, il ne sait pas que les hommes et les femmes doivent manger leur part séparément et se joint à la procession des femmes. Les « barbus » le choquent, pour qui le jeu de dominos est invention du diable et molestent ceux qui se livrent comme à ce passe-temps immémorial et qui menacent d’égorger le fournisseur de bière, boisson interdite qu’ils répandent au sol. Il ne comprend pas davantage que se forme au village un groupe d’autodéfense. « Il faudra l’éduquer » dit un de ses amis. Voilà pour la chronique. Avec l’arrivée d’un personnage féminin, Louisa, le film bascule. Elle aussi revient au village mais dans de tout autres conditions. Mariée à la ville, elle a fui son mari qui veut l’empêcher de chanter. Elle trouve refuge dans la maison maternelle mais aucune compréhension. Sa mère, qui la dit folle parce qu’elle ne veut plus de son mari, fait venir le taleb pour la guérir des djinns. Il lui commande de faire sept fois le tour de la mosquée et de se baigner à la mer dans sept vagues successives. Elle est la honte du village. Si son mari enfin vient la retrouver, c’est pour la frapper encore et la chasser. Une vie de chien. Ainsi se retrouve-t-elle en hôpital psychiatrique à Constantine, emmenée par des passants qui l’ont empoignée sur la rambarde du pont surplombant les gorges de l’oued Rummel. Tant qu’elle était restée au village, Kamel avait été son ange gardien, transformant l’exorcisme par les vagues, aux pieds d’un cargo échoué, éclat rouge du minium écaillé sur le gris rouillé de la ferraille, en baignade sensuelle, habits mouillés plaqués au corps, et les sept tours autour de la mosquée en galopade joyeuse. Après quoi, adossée à l’un des piliers du porche, Kamel allongé à ses côtés sur un coude, elle avait chanté pour la première fois. C’est un plan fixe d’une très grande beauté, vision bucolique à contre-jour sur un ciel clair. Mais même là elle ne sourit pas. On ne la verra se détendre de bonheur que lorsque, à l’hôpital psychiatrique, elle chante pour les pensionnaires : elle leur donne de la beauté, son chant. À ce moment-là, moment de grâce, Louisa, jusqu’alors dans l’ombre de Kamel, passe au premier plan. Elle est le double du cinéaste, lui qui a fait ce film pour dire aux autres la douceur d’une colline au pays sous le ciel bleu, le tremblé des feuilles d’olivier. La beauté du monde, la folie du monde. Le cinéma. Emile Breton
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