La dame du vendredi

d'Howard Hawks - Etats-Unis - 1947 - 1h32 - noir & blanc - avec Cary Grant, Rosalind Russel et Ralph Bellamy

Difficile de saisir le cinéma d’Howard Hawks d’une seule main tant sa filmographie est d’un éclectisme rare. Du film de guerre au film noir, du western à la comédie, de la science-fiction au musical... Le cinéaste américain aura arpenté lesgenres avec une aisance inouïe, capable de réaliser l’un des plus mythiques film de gangster, Scarface (1932) dont Brian De Palma signera le célèbre remake avec Al Pacino, et L’impossible monsieur bébé (1938), merveille de screwball comedy, sous-genre hollywoodien intronisé en 1934 par Frank Capra (New York – Miami). Véritable révolution dans l’art de la comédie romantique, déplacée ici sur un terrain burlesque, la screwball comedy conjugue – souvent – une étude de moeurs et une intrigue amoureuse dont la particularité réside dans le fait que les amoureux se sont déjà aimés avant. Le philosophe américain Stanley Cavell parlait de « comédie de remariage » et avait trouvé dans le titre de son ouvrage, À la recherche du bonheur : Hollywood et la comédie du remariage (1981), l’une des possibles quêtes de ses personnages aussi intrépides qu’intransigeants. La dame du vendredi est à ce titre l’un des films les plus emblématiques du genre. Il est une perfection de mise en scène, de découpage, « une évidence », pour reprendre le terme employé par Jacques Rivette dans son célèbre texte des Cahiers du cinéma . Cette évidence chez Hawks passe par l’action, moteur premier de toute détermination, et notamment psychologique. Les personnages « hawskiens » sont des marathoniens dont l’existence se prouve dans le mouvement plutôt circonscrit en des lieux restreints où cohabitent « la loi de la gravitation universelle et le sentiment profond de la gravité de l’existence ». Avec La dame du vendredi, Hawks fait à nouveau preuve de ses talents de dialoguiste avec ses mots ambivalents que ses personnages « électriques » dégoupillent à la cadence d’une mitraillette. Il y reprend la pièce de Ben Hecht, The Front Page (1928) qui connaîtra d’autres adaptations dont une signée Billy Wilder et troque le personnage principal pour une héroïne (Rosalind Russell), soit une brillante journaliste prête à quitter son métier et son ex-mari d’employeur (Cary Grant) pour une vie de famille rangée. En redistribuant ainsi les cartes de son casting, Hawks met, une fois de plus, au coeur de son film la relation tumultueuse entre homme et femme qui jouent au chat et à la souris et s’apprivoisent comme deux anciens amants mais aussi amis. Il y a quelque chose du compagnonnage, et une forme de fraternité qu’Hawks a souvent filmée entre les hommes, dans ce duo chamailleur à la charge érotique folle. Revoir les films de Hawks, c’est toujours en mesurer le caractère intemporel, la modernité manifeste, c’est y découvrir de nouvelles pistes de lecture – Rivette, encore lui, y voyait des films sur l’amour entre hommes perturbé par une femme. Jamais ailleurs que dans la screwball comedy, les personnages féminins n’auront d’ailleurs existé si fortement, au-delà des dictats que le cinéma leur infligera par la suite. La dame du vendredi, par-delà une critique acerbedes médias, raconte aussi cela, l’assignation au genre d’une femme qui, parce que vivant comme un homme, sera menacée d’être ramenée sur « le droit chemin ». Mais ce serait mal connaître les personnages de Hawks, jusqu’au-boutistes, que de croire à cette défaite. Il suffit de (re)voir l’ouverture du film, qui est une ouverture de porte, pour en être sûr : Rosalind Russell traverse les couloirs de sa rédaction. C’est évident. Chez Hawks « ce qui est, est ».

Texte rédigé par Marilou Duponchel