Tel père, tel fils

de Hirokazu Kore-eda - Japon – 2013 – 2h03 – couleur - avec Masaharu Fukuyama, Machiko Ono, Lily Franky, Yoko Maki

                      

 

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Deux voies cheminent en parallèle tout le long de Tel père, tel fils pour se rejoindre in extremis. La première est une comédie de mœurs méthodique, claire comme une fable. Elle a été inspirée à Kore-eda par le sort bien réel et aberrant subi dans les années 70 par plusieurs parents japonais, informés de ce que leur progéniture avait été, par mégarde, échangée à la maternité avec l’enfant d’un autre couple. Pareil fait divers, pour tragique qu’il soit, s’offre tout naturellement à la sublimation allégorique, et les spectateurs français le savent d’autant mieux qu’une habile comédie populaire, La Vie est un long fleuve tranquille, spéculait voilà trente ans sur une semblable hypothèse. Moins satirique, le film de Kore-eda n’y trouve pas moins l’occasion d’une coupe sociologique de la société japonaise, encouragée autant par le passé de documentariste du cinéaste (dont l’œuvre de fiction n’a rien renié de son ambition d’étude critique des mœurs) que par la morale glaçante dudit fait divers : sur la trentaine de couples concernés, la grande majorité a choisi de faire primer la loi du sang, et donc de renier l’enfant qu’ils avaient élevé.

Le récit de Tel père, tel fils confronte ainsi deux couples que tout oppose, et pourtant réunis par cet impensable échange d’enfants. Le premier est bourgeois et soumis à la rigueur tyrannique d’un père que le film, doucement, déshabillera de son orgueil en remontant le fil d’une blessure originelle ; le second est modeste, bohème et joyeux, l’envers parfait du premier. La netteté moraliste du trait découpe dans ce canevas simple une poignée de signes délicats (l’architecture éloquente des lieux, l’attention subtile portée aux mains ou à la photographie…), tous pointés vers cette ambitieuse question : à quoi tiennent la filiation et l’identité ? Le film s’ouvre ainsi sur l’image bouleversante d’un enfant sommé de décliner son identité, et répondant en automate depuis les vœux formulés pour lui par ses parents. C’est ici, sur le visage vulnérable de l’enfant, que se creuse d’emblée la seconde voie suivie par Tel père, tel fils. Car une démonstration rigoureuse ne suffit pas à faire un grand film, et il va de soi que les honneurs reçus par celui-ci (un prix du jury à Cannes, conforté cinq ans plus tard par la Palme d’Or remise à Kore-eda pour Une affaire de famille) n’ont rien d’un diplôme d’entomologiste.

Cette voie parallèle est plus secrète, plus intime (Kore-eda dit y avoir coulé sa propre expérience de père), finement mélodramatique. Elle se lit dans la présence fragile des enfants, que Kore-eda filme avec d’autant plus d’attention qu’il semble les laisser en marge du récit. Le film n’en est pas moins l’histoire du petit Keita, dont le visage muet réfléchit toute l’ordinaire cruauté du lien familial. Il faudra attendre la conclusion du film pour voir enfin ce petit visage docile et blanc -comme on parle d’une voix blanche - exprimer l’émotion qu’il avait contenu tout du long. Scène admirable qui voit se rejoindre la voie moraliste et la voie intime, tandis qu’à l’image deux chemins se rejoignent, littéralement, pour faire se rencontrer enfin un père et son fils. Scène parfaite, qui vient faire la somme de toutes les équations posées par le film, et pourtant se donne avec le goût poignant d’un miracle.

 

Jérôme Momcilovic