Les combattants

de Thomas Cailley - France – 2014 – 1h38 – couleur - avec Kévin Azaïs, Adèle Haenel, Antoine Laurent, Brigitte Roüan, Nicolas Wanczycki - Disponible en version AD et SME

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Plusieurs combats se succèdent et se superposent, dans le premier long métrage de Thomas Cailley, qui s’était fait remarquer quelques années auparavant avec un court métrage, Paris-Shanghai, sur la même thématique de l’appel de l’aventure, et qui cosignerait ensuite une série d’anticipation pour ARTE, Ad Vitam. Le premier, simple mise en bouche, est un combat physique entre deux jeunes gens, à la faveur d’un « atelier lutte », organisé par l’Armée de Terre sur une plage des Landes. Elle s’appelle Madeleine (Adèle Haenel), il s’appelle Arnaud (Kévin Azaïs), ils ont la beauté, le muscle saillant et le regard un peu flottant des gens de leur âge. Enfin surtout lui, qui vient de perdre son père et ne sait que faire de cet été endeuillé, à part essorer son spleen sur les planches de la menuiserie familiale ; elle est différente, nerveuse, toute en tension, tournée vers un objectif qu’on ne tardera pas à identifier.

Si le film était un manga, des étincelles et des petits coeurs jailliraient de leurs yeux – les Américains ont d’ailleurs choisi de le retirer littéralement « Love at First Sight » (coup de foudre) –, mais ce premier contact nous renseigne sur autre chose que leur amour naissant : lors de la lutte, c’est la fille qui prend le dessus mais c’est le garçon qui l’emporte en la mordant, usant ainsi d’une fourberie généralement associée à la gent féminine. Une première remise en cause des stéréotypes de genre dans un film qui n’en manque pas.

Le deuxième combat, lui, sera pour la suprématie, car s’aimer n’est pas tout, il faut qu’il y ait un chef. Si Arnaud est un garçon certes costaud mais quelque peu flottant, interprété par le débutant Kévin Azaïs (que Thomas Cailley définit comme un « vase vide à remplir »), Madeleine est au contraire une boule d’énergie, une météore filant à toute allure dans le seul but d’éviter le crash. Jouée par la beaucoup plus expérimentée Adèle Haenel (qui tourna son premier film, Les Diables, en 2002, à l’âge de 13 ans, avant de se révéler chez Céline Sciamma, Bertrand Bonello, Katell Quillévéré ou André Téchiné), elle est une survivaliste acharnée, nageant le sac à dos rempli de tuiles, s’habituant à ingurgiter du poisson cru au mixeur, ce genre.

Avec un tel duo, Thomas Cailley n’a plus qu’à dérouler son fil burlesque de screwball comedy (dont L’impossible Monsieur Bébé serait le parangon) dans une première partie sous forme de chronique estivale, où la valse des genres est prétexte à mille plaisanteries. On y sent à chaque instant bouillonner une sève, affleurer une tension qui ne demande qu’à exploser, mais qu’il s’agit de contenir, pour quelque temps encore. Comme le conseille un militaire à Arnaud : il faut viser 30 cm derrière la cible, concentrer sa force et se projeter.

Cette projection, c’est dans une forêt qu’elle va avoir lieu pour nos deux héros ; une forêt tout àla fois sauvage et réglée, comme l’est justement la mise en scène de Thomas Cailley. Engagés dans un boot camp militaire, Arnaud et Madeleine mènent là leur troisième combat, celui qui va enfin les rapprocher : la survie. Car ayant quelque peu surestimé leur force, ils vont devoir collaborer, et ainsi devenir un couple, à égalité. Jusqu’à l’apothéose, cette apocalypse tant fantasmée, si fantasme qu’elle interviendra dans un pli du réel, un drôle de renfoncement cauchemardesque, où se déroulera le dernier combat, le plus important peut-être : celui pour la lucidité.

 

Jacky Goldberg