Alien, le huitième passager

de Ridley Scott / États-Unis – 1979 – 1h57 – couleur - avec Tom Skerritt, Sigourney Weaver, Veronica Cartwright, Harry Dean Stanton, John Hurt, Yaphet Kotto

 

On le sait, « l’enfer, c’est les autres » comme disait l’autre. Rarement pourtant la célèbre sentence de Sartre n’a semblé aussi valide que dans Alien, qui semble tout entier dévolu à en tirer les conséquences. L’autre est ici partout, dans chaque recoin d’un environnement froid et hostile, dans chaque boulon du vaisseau spatial, dans chaque centimètre carré de peau de ses membres d’équipage, et, bien sûr, dans chaque molécule de la créature(le xénomorphe, ou « forme étrangère ») qui s’est introduite dans le Nostromo, et dont le programme est on ne peut plus basique : tuer. Humains, machines, monstres-machines, tout est potentiellement dangereux, dans cet infernal « espace où personne ne vous entend crier ». Le drame ici est qu’il n’y a pas d’échappatoire à l’autre, et de la place seulement pour un. C’est lui ou moi.

On sait bien qui l’emporte à la fin, ce n’est pas comme si la nouvelle ne s’était pas ébruitée : en culotte et débardeur, augmentée d’un exosquelette, Ripley (Sigourney Weaver) battra la bête en duel, et la boutera hors du vaisseau – on ne la surnomme pas Rip (Rest in Peace) pour rien –, avant de s’en retourner sur Terre, seule survivante à bord. Mais pour en arriver là, il aura fallu, deux heures durant, en passer par l’effroi absolu, et accepter de se laisser hanter par des images indélébiles : de gros oeufs qui s’ouvrent en corolle pour laisser s’échapper une sorte d’araignée rose quelque peu collante ; un accouchement sanglant par la cage thoracique ; du sang acide qui transperce tout sur son passage (notamment les coques de vaisseaux spatiaux) ; une silhouette mi-reptilienne, mi-humanoïde, mi-organique, mi-synthétique ; et puis, bien sûr, des dents, des dents, encore des dents, à s’en décrocher la mâchoire. On a ici à faire à « du mécanique plaqué sur du vivant », pour citer Bergson décrivant la logique du rire, sauf qu’ici, on ne rit plus du tout.

Désigné par l’artiste surréaliste suisse H.R. Giger, l’Alien est sans doute le monstre par excellence, encore aujourd’hui l’un des plus iconiques au monde. Le paradoxe est qu’on le voit à peine ce monstre, du moins jusqu’au combat final, à tel point que le responsable des effets spéciaux (Carlo Rambaldi) demanda au réalisateur, le débutant Ridley Scott, si tout cela était normal. Ce n’était pas normal : c’était génial. Le britannique, âgé de 42 ans, n’avait alors qu’un film au compteur (Les duellistes, 1977), mais la conviction, déjà éprouvée par Jacques Tourneur (La féline, 1942), Steven Spielberg (Les dents de la mer, 1975) ou John Carpenter (Halloween, 1978) qu’en matière de peur, « less is more ». Engagé sur la foi d’un époustouflant storyboard et sur la promesse, en gros, de combiner les deux concepts les plus vendeurs de la décennie Star Wars et Les dents de la mer dans un mélange d’aventures spatiales et d’épouvante, l’ainé des frères Scott visa on ne peut plus juste. La puissance figurative et philosophique de son Alien demeure intacte, quarante ans après sa sortie en 1979, trois sequels (réalisés par James Cameron, David Fincher et Jean-Pierre Jeunet) et deux prequels (signés par un Ridley Scott vieillissant) plus tard. Fable sur l’altérité, son danger et son attrait mêlés (car oui, la bestiole est « sexy »), Alien finit en fait par révéler une vérité bien plus dérangeante. Il y a pire enfer que les autres : celui qu’on s’est soi-même créé.

Jacky Goldberg