Hyènes

de Djibril Diop Mambéty - Sénégal – 1992 – 1h50 – couleur - avec Ami Diakhate, Mansour Diouf, Makhouredia Gueye

 

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En 1973 sortait Touki-Bouki, film météorique, le deuxième d’un jeune cinéaste sénégalais autodidacte, Djibril Diop Mambéty, venu rebattre avec une audace et une liberté peu communes les cartes d’un cinéma africain aux promesses encore balbutiantes. Film hanté et psychotrope, incantatoire et follement romantique, aussi familier des avant-gardes occidentales (sa poétique toute godardienne du montage, sa vision d’un cinéma sorcier comme tirée des leçons du breton Jean Epstein) que de la tradition africaine - « Tout comme le masque nègre a contribué à faire avancer l’art moderne, il peut apporter beaucoup à la formation d’une écriture cinématographique », dira Mambéty. Au cœur de cette écriture sidérante, une image éloquente élevée depuis au rang d’icône (au point que Beyonce se l’est récemment arrogée, comme blason d’africanité) : une moto ornée d’un crâne de zébu, emblème d’un rêve double, partagé entre le monde moderne promis par la décolonisation et l’appel de la terre natale. C’est à ce carrefour, précisément, que se concluait le film pour son jeune couple fougueux : pour lui, le renoncement à la fugue ; pour elle, le départ en bateau, vers la France rêvée à travers Josephine Baker.

Vingt ans plus tard, Hyènes semble reprendre cet ultime fil dépassant de la trame de Touki-Bouki (dont le titre signifiait déjà: « Le Voyage de la hyène »). Ici une vieille femme, la redoutable Linguere Ramatou, retrouve son village natal après un long voyage qui l’a rendue plus riche que la Banque mondiale. Accueillie comme la providence, elle est venue en vérité savourer une vengeance tardive : sa fortune ira, annonce-t-elle, à celui qui lui livrera la dépouille de l’ancien amant qui, en la reniant alors qu’elle était enceinte de lui, fut la cause de son départ. À Touki-Bouki qui était ouvert aux quatre vents, Hyènes semble d’abord répondre par une forme plus sage, celle d’une fable mordante sur le sort aggravé d’une Afrique exsangue, plus soumise que jamais au monde de ses ex-colonisateurs. Le petit bouillon de lâchetés, d’avidité et de corruption que remue la promesse perverse de Ramatou, forme à cet égard une métaphore limpide.

Ce serait pourtant faire erreur que de ne pas voir au-delà de ces évidences contextuelles. Car Hyènes est avant tout un conte philosophique à la rigueur prodigieuse, un petit théâtre drolatique et cruel qui n’accueille la réalité que pour la modeler subtilement avec le même élan carnavalesque que Touki-Bouki. Il suffit de voir comment se dessinent, d’abord dans la rumeur collective puis au gré de ses flamboyantes apparitions (l’horrifique beauté de son visage de pierre, ses prothèses baroques de créature frankensteinienne), les contours de cette vengeresse proprement mythologique, revenue du western (on n’est pas loin de L’homme des hautes plaines de Clint Eastwood) comme de la tragédie grecque, et en vérité inspirée à Mambéty par la légende pharaonique et par une pièce du dramaturge suisse Friedrich Dürrenmatt. Et si le village s’appelle Colobane (comme le quartier d’enfance de Mambéty, où se jouait Touki-Bouki), c’est ici un espace purement mental, entièrement inventé par la mise en scène, et à ce titre parfaitement universel et intemporel.

Jérôme Momcilovic